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ARAGON, Les Beaux Quartiers

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Sur l'autre rive débutent les beaux quartiers. Ouest paisible, coupé d'arbres, aux édifices bien peignés et clairs, dont les volets de fer laissent passer à leurs fentes supérieures la joie et la chaleur, la sécurité, la richesse. Oh! c'est ici que les tapis sont épais, et que de petites filles pieds nus courent dans de longues chemises de nuit parce qu'elles ne veulent pas dormir : la vie est si douce et il y aura du monde ce soir à en juger par le linge sorti, par le service de cristal sur une desserte. Les beaux quartiers!... De tous côtés ils confinent à ces régions implacables du travail dont les fumées déshonorent leurs perspectives, rabattues quand le vent s'y met sur leurs demeures aux teintes fragiles. Ici sommeillent *Je grandes ambitions, de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce. Ces fenêtres plongent dans des rêveries très dures, des méditations utopiques où plane la bonté. Que d'images idylliques dans ces têtes privilégiées, dans les petits salons de panne (1) rose, où les livres décorent la vie, devant les coiffeuses éclairées de flacons, de brosses et de petits objets de métal, sur les prie-Dieu des chambres, dans les grands lits pleins de rumeurs, parmi la fraîcheur des oreillers! Dans ces parages de l'aisance, on voudrait tant que tout fût pour le mieux dans le meilleur des mondes. On rêve d'oublier, on rêve d'aimer, on rêve de vivre, on rêve de dispensaires et d'oeuvres où sourit l'ange de la charité. L'existence est un opéra dans la manière ancienne, avec ses ouvertures, ses ensembles, ses grands airs, et l'ivresse des violons. Les beaux quartiers! ARAGON, Les Beaux Quartiers, 1936.

Beaux Quartiers (les), roman d'Aragon (1936), second volume de la série du « Monde réel ». L'évolution opposée de deux frères (l'un vers l'argent, l'autre vers l'engagement syndical et politique), en 1913, dans le Paris de la Belle Epoque et des grandes manifestations populaires animées par Jaurès.

« Sur l'autre rive débutent les beaux quartiers. Ouest paisible, coupé d'arbres, aux édifices bien peignés et clairs, dont les volets de fer laissent passer à leurs fentes supérieures la joie et la chaleur, la sécurité, la richesse. Oh! c'est ici que les tapis sont épais, et que de petites filles pieds nus courent dans de longues chemises de nuit parce qu'elles ne veulent pas dormir : la vie est si douce et il y aura du monde ce soir à en juger par le linge sorti, par le service de cristal sur une desserte. Les beaux quartiers!... De tous côtés ils confinent à ces régions implacables du travail dont les fumées déshonorent leurs perspectives, rabattues quand le vent s'y met sur leurs demeures aux teintes fragiles. Ici sommeillent de grandes ambitions, de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce. Ces fenêtres plongent dans des rêveries très dures, des méditations utopiques où plane la bonté. Que d'images idylliques dans ces têtes privilégiées, dans les petits salons de panne (1) rose, où les livres décorent la vie, devant les coiffeuses éclairées de flacons, de brosses et de petits objets de métal, sur les prieDieu des chambres, dans les grands lits pleins de rumeurs, parmi la fraîcheur des oreillers! Dans ces parages de l'aisance, on voudrait tant que tout fût pour le mieux dans le meilleur des mondes. On rêve d'oublier, on rêve d'aimer, on rêve de vivre, on rêve de dispensaires et d'oeuvres où sourit l'ange de la charité. L'existence est un opéra dans la manière ancienne, avec ses ouvertures, ses ensembles, ses grands airs, et l'ivresse des violons. Les beaux quartiers! ARAGON, Les Beaux Quartiers, 1936. L'orientation du commentaire On vous laisse le soin d'orienter le commentaire de ce texte. Il vous appartient donc de ne pas faire d'erreur sur sa signification et sa portée. L'intérêt essentiel vous paraît-il descriptif, comme l'accumulation des détails concrets pourrait amener à le croire à première vue? Ou le choix du cadre (« Les beaux quartiers ») et le ton général du passage ne vous font-ils pas penser plutôt qu'il s'agit d'un réquisitoire contre une certaine classe sociale? (1) Etoffe soyeuse à longs poils utilisée comme tissu d'ameublement. Introduction Ce texte peut être considéré comme une description. Mais, bien différentes du premier chapitre d'Eugénie Grandet, dans lequel Balzac peint Saumur, ces lignes d'Aragon suggèrent l'âme d'un quartier de Paris, et s'orientent vers le ton du réquisitoire. 1. La peinture d'un classe sociale a) Elle commence par l'évocation globale d'un cadre de vie privilégié : — par sa situation : les « beaux quartiers » sont séparés du reste de la ville comme par une frontière naturelle : ils sont établis sur P« autre rive ». Ils sont à l'abri de la promiscuité bruyante de la foule (« ouest paisible »); — par sa disposition : un cadre aéré où les maisons ne sont pas serrées les unes contre les autres mais séparées par des espaces verts (« coupé d'arbres »); — par la qualité des constructions : elles sont majestueuses, ce sont des « édifices », soigneusement entretenus (« bien peignés »). b) Elle se précise par l'évocation d'un mode de vie. On vit au sein du confort (« les tapis sont épais »), de l'abondance (« le linge sorti »), d'un luxe raffiné (« le service de cristal », « les petits salons de panne rose », « les coiffeuses éclairées de flacons, de brosses et de petits objets de métal »); on a le goût des réceptions mondaines (« il y aura du monde ce soir »). c) Elle se complète par l'évocation d'un mode de pensée fondé sur les livres qui « décorent la vie », sur la religion (« les prie-Dieu des chambres »), sur un idéal de « bonnes œuvres » (« l'ange de la charité »; « on rêve de dispensaires et d'œuvres »). 2. Un réquisitoire Sous la peinture de cette classe sociale transparaît une condamnation sans appel. L'ironie est d'autant plus féroce que l'écrivain semble davantage donner libre cours à l'élan de son enthousiasme. Ce procédé se manifeste : a) dans l'articulation du texte : de place en place, l'expression « beaux quartiers » est répétée comme un refrain, chargé d'une admiration à laquelle Aragon entend bien ne pas nous faire souscrire. « Oh! c'est ici que... » et plus loin «ici »... revêtent la même valeur. Le sens du texte ressort de l'opposition avec la phrase essentielle évoquant au passage, en trouble fête, avec une âpreté tout aussi factice « ces régions implacables du travail », comme une présence importune qui assiège (« de tous côtés »), inesthétique et dégradante (« les fumées déshonorent les perspectives, rabattues... sur leurs demeures aux teintes fragiles »). b) dans le choix des mots : des termes apparemment impropres mais chargés d'ironie (« les coiffeuses éclairées de flacons », « les édifices bien peignés »); c) dans le ton à la fois lyrique et oratoire : les exclamations nombreuses, l'ampleur des périodes qui se prolongent sans fin dans la succession et l'accumulation des compléments (« dans ces têtes..., dans les petits salons..., devant les coiffeuses..., sur les prie-Dieu..., dans les grands lits..., parmi la fraîcheur... »), les répétitions de mots (« on rêve..., on rêve..., on rêve..., on rêve... »), la solennité du ton, soutenu par l'inversion, les épithètes symétriques (« Ici sommeillent de grandes ambitions, de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce »), l'image grandiose qui se déploie, en bouquet final de feu d'artifice, dans la dernière phrase (« l'existence est un opéra... et l'ivresse des violons »). d) surtout dans le bilan décevant auquel nous conduit cet élan soutenu d'emphase admirative. Les beaux quartiers abritent une classe attachée béatement à ses privilèges de confort et de luxe, adonnée à une vie brillante et futile, et qui se réfugie dans des rêves utopiques en se donnant bonne conscience aux moindres frais (« on rêve de dispensaires et d'œuvres où sourit l'ange de la charité »). Conclusion Sans utiliser le ton de la thèse ou de la polémique, l'écrivain parvient à suggérer subtilement la condamnation de tout un monde, à partir d'un tableau qui recompose et dépasse la réalité »

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