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Annie Ernaux, La Place (1984)

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Annie Ernaux, La Place (1984) Le café-épicerie de la Vallée ne rapportait pas plus qu'une paye d'ouvrier. Mon père a dû s'embaucher sur un chantier de construction de la basse Seine. Il travaillait dans l'eau avec des grandes bottes. On n'était pas obligé de savoir nager. Ma mère tenait seule le commerce dans la journée. Mi-commerçant, mi-ouvrier, des deux bords à la fois, voué donc à la solitude et à la méfiance. Il n'était pas syndiqué. Il avait peur des Croix-de-Feu1 qui défilaient dans L... et des rouges2 qui lui prendraient son fonds. Il gardait ses idées pour lui. Il n'en faut pas dans le commerce. Ils ont fait leur trou peu à peu, liés à la misère et à peine au-dessus d'elle. Le crédit leur attachait les familles nombreuses ouvrières, les plus démunies. Vivant sur le besoin des autres, mais avec compréhension, refusant rarement de "marquer sur le compte". Ils se sentaient toutefois le droit de faire la leçon aux imprévoyants ou de menacer l'enfant que sa mère envoyait exprès aux courses à sa place en fin de semaine, sans argent : "Dis à ta mère qu'elle tâche de me payer, sinon je ne la servirai plus." Ils ne sont plus ici du bord de l'humilié. Elle était patronne à part entière, en blouse blanche. Lui gardait son bleu pour servir. Elle ne disait pas comme d'autres femmes "mon mari va me disputer si j'achète ça, si je vais là". Elle lui faisait la guerre pour qu'il retourne à la messe, où il avait cessé d'aller au régiment, pour qu'il perde ses mauvaises manières (c'est-à-dire de paysan ou d'ouvrier).

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