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Sophocle

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De Sophocle, fils de Sophillos, nous savons à vrai dire peu de chose. Nous ne connaissons guère que son œuvre, ou mieux, ce que de son œuvre ont voulu retenir les grammairiens anciens : sept tragédies sur plus de cent cinquante. La biographie qui nous a été transmise avec ce choix étriqué, pareille aux portraits de marbre des hommes de ce temps, a été refaite après coup. Dans cet assemblage maladroit d'anecdotes, de citations, de lieux communs, quelques indications portent la garantie ou l'apparence de l'authenticité : le souvenir de charges publiques, de fonctions religieuses, où l'on entrevoit un citoyen notable de l'Athènes de Périclès ­ le nom d'une épouse, Nicostraté, celui d'une autre femme, Théôris, ceux des fils que le poète aurait eus de chacune d'elles, celui d'un petit-fils qu'il aurait particulièrement chéri et à qui il légua son nom avec son art. La trame de cette vie (496-406 av. JC) coïncide si exactement avec celle d'une période exceptionnelle de l'histoire, qu'on pressent l'invention de symboles, du triomphe de Salamine que Sophocle adolescent, choisi entre les plus beaux, célèbre en conduisant le chœur de danse, jusqu'aux angoisses du désastre de Sicile, lorsque Sophocle, élu entre les plus sages, est appelé avec neuf autres citoyens à rétablir l'union et le calme dans la ville, en passant par l'instant où crisse sur l'Acropole le chantier du Parthénon, où Sophocle s'entretient avec Hérodote, accompagne Périclès dans ses expéditions.

« Sophocle De Sophocle, fils de Sophillos, nous savons à vrai dire peu de chose.

Nous ne connaissons guère que son oeuvre, ou mieux, ce que de son oeuvre ont voulu retenir les grammairiens anciens : sept tragédies sur plus de cent cinquante. La biographie qui nous a été transmise avec ce choix étriqué, pareille aux portraits de marbre des hommes de ce temps, a été refaite après coup.

Dans cet assemblage maladroit d'anecdotes, de citations, de lieux communs, quelques indications portent la garantie ou l'apparence de l'authenticité : le souvenir de charges publiques, de fonctions religieuses, où l'on entrevoit un citoyen notable de l'Athènes de Périclès le nom d'une épouse, Nicostraté, celui d'une autre femme, Théôris, ceux des fils que le poète aurait eus de chacune d'elles, celui d'un petit-fils qu'il aurait particulièrement chéri et à qui il légua son nom avec son art. La trame de cette vie (496-406 av.

JC) coïncide si exactement avec celle d'une période exceptionnelle de l'histoire, qu'on pressent l'invention de symboles, du triomphe de Salamine que Sophocle adolescent, choisi entre les plus beaux, célèbre en conduisant le choeur de danse, jusqu'aux angoisses du désastre de Sicile, lorsque Sophocle, élu entre les plus sages, est appelé avec neuf autres citoyens à rétablir l'union et le calme dans la ville, en passant par l'instant où crisse sur l'Acropole le chantier du Parthénon, où Sophocle s'entretient avec Hérodote, accompagne Périclès dans ses expéditions. Mais ce bonheur constant, dont on dit que sa vie fut comblée, n'est sans doute que la transposition dans la biographie du poète de la sérénité qui baigne l'oeuvre tout entière ; les anecdotes sur les démêlés de Sophocle avec ses fils, ses propos sur l'amour ne sont qu'interprétations puériles de l'une de ses plus belles invocations lyriques, de maximes dont ses personnages scellent leurs discours, des malédictions d'OEdipe contre ses fils, peut-être aussi l'expression du sentiment plus subtil des agitations du coeur auxquelles s'impose dans son oeuvre cette sérénité, qui n'est rien moins qu'impassibilité mais bien sagesse conquise et toute vibrante d'humanité.

Ainsi la figure de l'auteur est forgée d'après l'oeuvre. On voudrait du moins suivre cette expérience renouvelée que fut la carrière du poète, ne songeant à rien d'autre au début, dans la loyale rivalité des concours, qu'à imiter et à continuer Eschyle, ne dédaignant nullement plus tard, après des succès incessants, de suivre et d'accueillir les innovations juvéniles d'Euripide, travaillant dix fois sur la même légende, reprenant la même figure à travers deux âges de sa vie, modelant cette sorte d'idéal de la tragédie attique qu'est la tragédie sophocléenne.

Les règles de l'art dramatique qu'Aristote dégagera après coup, que notre théâtre classique, si différent du théâtre grec, s'imposera néanmoins comme des principes absolus, ont été d'abord découvertes par cette longue patience artisane. C'est plus de vingt ans après ses premières victoires, à partir de la cinquantaine, que Sophocle paraît en possession de la maîtrise de son art, de son style propre, de sa pleine fécondité.

Il n'est pas sûr que la gaucherie ou la raideur que nous croyons reconnaître dans l'Ajax ou les Trachiniennes soient nécessairement des signes de jeunesse ; ces oeuvres nous permettent du moins de mesurer le prix de l'aisance souveraine qu'on trouve aux oeuvres du grand âge, le puissant et abrupt Philoctète et, quelques années plus tard, à la veille de la mort, à quatre-vingt-dix ans, ce poignant testament poétique qu'est, en son atmosphère quasi surnaturelle, l'OEdipe à Colone ; mieux encore, encadrant peut-être, précédant ou suivant de peu l'Antigone (441 av.

JC), ces deux oeuvres nous permettent de sentir ce que fut alors la découverte du beau mouvement dramatique qui dès le prologue s'empare de l'âme du spectateur et la porte d'un élan jusqu'au dénouement, et que nous avons appelé depuis l'unité d'action.

Vingt-cinq ans plus tard, Electre sera la reprise savante, trop savante il est vrai, avec les mêmes figures, des mêmes moyens devenus procédés conscients d'un sûr métier ; à michemin, cette manière de chef-d'oeuvre du maître artisan, l'OEdipe Roi, dont le pire défaut est d'être devenu très tôt un modèle, figeant le ton tragique, engendrant les règles.

Cette flétrissure pourtant n'a pu atteindre la fraîcheur de l'Antigone qui reste pour Sophocle et pour la tragédie attique l'instant de la grâce. Cette tragédie n'est encore au début du siècle, avec Eschyle, qu'un long récit brodé sur la trame continue des chants du choeur, sommairement réparti entre une ou deux voix, et ne fait que redire solennellement les grandes lois du destin inscrites dans la légende ; Sophocle y instaure l'art du discours, des beaux raisonnements où chacun justifie sa conduite, des promptes répliques qui se croisent dans l'assaut du dialogue, et le goût de l'analyse morale : le visage d'Antigone se modèle face à celui de Créon, s'enlève sur le profil plus tendre et fraternel d'Ismène ; surtout il change avec l'heure ; tour à tour s'y inscrivent héroïsme et faiblesse, et cette vie d'une âme "ondoyante et diverse" est désormais le vrai mouvement du drame.

Les choeurs qui viennent rythmiquement suspendre ce mouvement ne font qu'en souligner le sens.

Dans l'équilibre, entre l'élan de l'inspiration et les finesses du métier, entre le respect de la légende et sa traduction en termes humains, entre l'incantation lyrique et le jeu clair du discours, la tragédie découvre ses traits et sa structure classiques. En même temps des figures adorables, des thèmes éternels de méditation sont jetés dans l'imagination et dans la pensée.

Sophocle, chantant la puissance terrible de l'amour, la miraculeuse intelligence de l'homme, invoquant les arbres, les oiseaux et les gloires du paysage natal et la lumière du soleil que pleure en mourant son Antigone, opposant dans la clarté de la conscience la loi morale jaillie du fond de l'âme à la loi aveugle du prince ou de l'État, Sophocle n'est sans doute que l'Athénien par excellence et simplement cela ; mais du même coup pleinement homme et fixant dans son oeuvre l'une des formes les plus nobles et les plus pures qui aient été jamais conçues et peut-être vécues de la sagesse et de la dignité de l'homme parmi ses souffrances et ses joies.. »

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