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Robert Musil

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Quand le romancier autrichien Robert Musil mourut en exil à Genève, âgé de soixante-deux ans (on était en 1942), l'événement ne fit guère de bruit dans un monde où son nom était oublié ou inconnu, ses œuvres presque introuvables. Peu auparavant, il avait écrit non sans amertume à l'un de ses rares amis d'exil, le pasteur zurichois Robert Lejeune : "Devoir attendre sa mort pour pouvoir vivre, quel tour de force ontologique !" Quelques années plus tard, un grand article du Times inaugurait sa gloire posthume ; aujourd'hui, traduit en anglais, en italien, en français, Musil a trouvé la place qu'il savait lui être due, parmi les maîtres du roman contemporain : Proust, Joyce, Kafka et Faulkner. Comment cette étrange destinée s'explique-t-elle ? Musil est né en 1880 en Carinthie, à Klagenfurt, où son père était ingénieur. Destiné à la carrière des armes, il fréquenta, de douze à dix-sept ans, des institutions militaires. Mais il bifurqua bientôt vers le métier d'ingénieur, obtint son diplôme en 1901 et travailla ensuite comme assistant à l'École des Hautes Études Techniques de Stuttgart, où il s'ennuya et commença un roman ; sur quoi il bifurqua encore, et se rendit à Berlin, en automne 1903, pour y suivre des cours de psychologie et de philosophie. En 1906 parut son premier roman, les Désarrois de l'élève Torless, qui fut accueilli très favorablement. Cependant, Musil était toujours entretenu par son père qui le pressait de prendre un emploi ; il avait rencontré Martha Marcovaldi qu'il devait épouser en 1911 ; en 1908, il soutint sa thèse de doctorat. Mais alors déjà, il savait que seule la littérature l'intéressait en profondeur, et le succès du Torless lui faisait espérer qu'il pourrait en vivre. Il lui fallut pourtant regagner Vienne, fin 1910, pour y prendre un emploi de bibliothécaire. Les deux nouvelles des Noces (Vereinigungen), parues en 1911, furent en revanche très critiquées. Fin 1913, Musil repartait pour Berlin où il devait travailler dans une revue ; vint la guerre, qu'il fit comme officier au Tyrol du Sud. A son retour, il trouva un nouvel emploi au Service de Presse de l'Armée. A partir de 1922, où il perdit ce poste, Musil ne devait plus vivre, jusqu'à sa mort, que d'avances d'éditeurs, au milieu de difficultés croissantes dues à son intransigeance, et plus encore aux circonstances historiques.

« Robert Musil Quand le romancier autrichien Robert Musil mourut en exil à Genève, âgé de soixante-deux ans (on était en 1942), l'événement ne fit guère de bruit dans un monde où son nom était oublié ou inconnu, ses oeuvres presque introuvables.

Peu auparavant, il avait écrit non sans amertume à l'un de ses rares amis d'exil, le pasteur zurichois Robert Lejeune : "Devoir attendre sa mort pour pouvoir vivre, quel tour de force ontologique !" Quelques années plus tard, un grand article du Times inaugurait sa gloire posthume ; aujourd'hui, traduit en anglais, en italien, en français, Musil a trouvé la place qu'il savait lui être due, parmi les maîtres du roman contemporain : Proust, Joyce, Kafka et Faulkner.

Comment cette étrange destinée s'explique-t-elle ? Musil est né en 1880 en Carinthie, à Klagenfurt, où son père était ingénieur.

Destiné à la carrière des armes, il fréquenta, de douze à dix-sept ans, des institutions militaires.

Mais il bifurqua bientôt vers le métier d'ingénieur, obtint son diplôme en 1901 et travailla ensuite comme assistant à l'École des Hautes Études Techniques de Stuttgart, où il s'ennuya et commença un roman ; sur quoi il bifurqua encore, et se rendit à Berlin, en automne 1903, pour y suivre des cours de psychologie et de philosophie.

En 1906 parut son premier roman, les Désarrois de l'élève Torless, qui fut accueilli très favorablement.

Cependant, Musil était toujours entretenu par son père qui le pressait de prendre un emploi ; il avait rencontré Martha Marcovaldi qu'il devait épouser en 1911 ; en 1908, il soutint sa thèse de doctorat.

Mais alors déjà, il savait que seule la littérature l'intéressait en profondeur, et le succès du Torless lui faisait espérer qu'il pourrait en vivre.

Il lui fallut pourtant regagner Vienne, fin 1910, pour y prendre un emploi de bibliothécaire.

Les deux nouvelles des Noces (Vereinigungen), parues en 1911, furent en revanche très critiquées.

Fin 1913, Musil repartait pour Berlin où il devait travailler dans une revue ; vint la guerre, qu'il fit comme officier au Tyrol du Sud.

A son retour, il trouva un nouvel emploi au Service de Presse de l'Armée.

A partir de 1922, où il perdit ce poste, Musil ne devait plus vivre, jusqu'à sa mort, que d'avances d'éditeurs, au milieu de difficultés croissantes dues à son intransigeance, et plus encore aux circonstances historiques. Il continue son travail.

Un drame, Les Exaltés, paraît en 1921 ; il est bien accueilli ; mais sa première représentation, véritable trahison de l'oeuvre, est un four qui affecte beaucoup l'auteur.

En 1923, il reçoit le Prix Kleist pour Trois Femmes, un recueil de nouvelles.

Mais, depuis des années, Musil travaille à un vaste roman dont la première partie paraît sous le titre L'Homme sans qualités en 1930 L'oeuvre suscite une grande admiration, et il est vraisemblable que la gloire n'eût pas été refusée à Musil de son vivant, si la tragédie du nazisme n'était intervenue dans son destin.

Fin 1931, Musil s'était réinstallé à Berlin pour continuer son roman.

Un peu contre son gré, pressé par l'éditeur, il accepta encore de faire paraître les trente-huit premiers chapitres du volume II, en mars 1933.

Quelques mois plus tard, il devait regagner Vienne, et son oeuvre était interdite en Allemagne.

Il avait de plus en plus le sentiment d'être absent du monde contemporain, à peine vivant ; ironiquement, il intitula un petit recueil de proses paru en 1935 "OEuvres posthumes de mon vivant" (publié en français sous le titre OEuvres préposthumes).

Il continuait à travailler à l'achèvement de L'Homme sans qualités. Mais en août 1938, ce fut Vienne qu'il dut quitter.

Septembre le voit arriver à Zurich.

Puis il s'installe à Genève où il vit dans une solitude presque totale, reprenant inlassablement, au milieu des pires difficultés matérielles et morales, ce chef-d'oeuvre qu'il n'achèvera pas.

Une apoplexie cérébrale l'emporte en 1942. Un an après sa mort, sa veuve parvenait à faire paraître, à Lausanne, un troisième volume qui comportait des chapitres prêts à l'impression et un choix dans la masse considérable des manuscrits et ébauches pour la fin du roman.

Mais ce n'est que dix ans plus tard que l'oeuvre, enfin rééditée par les soins d'Adolf Frisé, devait commencer à rayonner dans le monde. L'oeuvre de Musil comporte donc un roman de jeunesse, Les Désarrois de l'élève Torless, qui, à travers une histoire d'internat militaire, laisse pressentir le déchaînement de barbarie du nazisme, deux recueils de nouvelles, deux pièces de théâtre, un recueil de petites proses poétiques ou critiques, d'assez nombreux essais et articles dispersés, un très volumineux journal (moins un journal intime qu'un ensemble de notes de lecture et de travail), enfin l'oeuvre essentielle, immense, inachevée qu'est L'Homme sans qualités. Le cadre prévu pour ce roman (cadre que Musil n'aura pu entièrement remplir) était le suivant.

Musil voulait non pas raconter une vie, mais analyser "l'histoire d'un esprit" dans le monde actuel, et cet esprit s'incarnait dans le personnage d'Ulrich, double ironique de l'auteur, "homme sans qualités", c'est-à-dire homme dont les qualités, positives ou négatives, ne peuvent s'employer à rien, faute d'un centre, faute d'un sens qui les ordonne.

Au début du roman, situé en août 1913, Ulrich, après quelques tentatives décevantes dans différentes carrières, décide donc de s'accorder un an de congé, de se retirer en quelque sorte de sa vie pour réfléchir sur elle.

Mais il se trouve embarqué, à ce moment précis, dans une aventure toute contraire.

Comme l'année 1918 doit voir un double jubilé, celui de François-Joseph Ier et celui de Guillaume II, Musil imagine qu'un groupe de patriotes autrichiens fonde un comité pour donner à l'anniversaire de leur empereur une signification universelle, afin d'éclipser celui du "frère prussien".

C'est l'action dite de ce fait "parallèle", au sein de laquelle Ulrich se voit confier contre son gré un rôle central, de sorte qu'il passe les six premiers mois de son année de méditation dans un tourbillon de personnages : aristocrates, industriels, fonctionnaires, beaux esprits, militaires, tous occupés à chercher la "grande Idée" qui illustrera ce jubilé et du même coup fera le salut du monde ; extraordinaires caricatures de l'idéalisme moderne, reflets ridicules ou dénaturés de la recherche même d'Ulrich.

Tel est le cadre de la première partie de l'oeuvre, la seule intégralement achevée, celle qui parut en 1930.

Au bout de ces six mois, il semble donc qu'Ulrich se soit enlisé dans le marécage des vaines parlotes, quand la mort de son père lui fait retrouver Agathe, une soeur dont il avait presque oublié l'existence et en qui il reconnaît aussitôt son "double" féminin.

Alors commence entre le frère et la soeur une aventure "aux limites de l'impossible" où, par la grâce du Désir irréalisé, ils approchent de cet "autre état" auquel Musil n'avait cessé de rêver depuis sa jeunesse, et qui constitue un bouleversement total de nos rapports avec le monde et avec autrui, analogue à l'extase mystique.

Alors, histoire, science, action ne semblent plus qu'un vain bruit ; l'ironie la plus étincelante cède au lyrisme le plus dense, qui donne à certains chapitres de cette seconde partie une lumière unique.

Mais "l'autre état" ne résout aucun des problèmes du quotidien ; l'action parallèle comme le "Voyage au Paradis" débouchent, devaient déboucher sur la mobilisation d'août 1914.

L'année de congé n'a pas empêché la catastrophe.

L'oeuvre, néanmoins, conformément à la nature de son auteur pour qui le possible a toujours compté plus que le réel, reste ouverte, et sans doute ne se fût jamais achevée, sans conclusion, prête à repartir au-delà, question et non réponse, mais question plus riche, plus rigoureuse, plus profonde et finalement plus positive que la plupart des réponses qu'ont si vite fait de donner des écrivains moins exigeants.. »

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