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Philippe DESPORTES (1546-1606) (Recueil : De la jalousie) - Amour, tu es aveugle et d'esprit et de vue

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Philippe DESPORTES (1546-1606) (Recueil : De la jalousie) - Amour, tu es aveugle et d'esprit et de vue Amour, tu es aveugle et d'esprit et de vue, De ne voir pas comment ta force diminue, Ton empire se perd, tu révoltes les tiens, Faute de ne chasser une infernale peste Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste, Pour ne pouvoir jouir sûrement de tes biens. C'est de ton doux repos la mortelle ennemie, C'est une mort cruelle au milieu de la vie, C'est un hiver qui dure en la verte saison, C'est durant ton printemps une bise bien forte, Qui fait sécher tes fleurs, qui tes feuilles emporte, Et, parmi tes douceurs, une amère poison. Car, bien que quelque peine en aimant nous tourmente, Si n'est-il rien si doux, ne qui plus nous contente, Que de boire à longs traits le breuvage amoureux ; Les refus, les travaux, et toute autre amertume D'absence ou de courroux font que son feu s'allume Et que le fruit d'amour en est plus savoureux. Mais quand la Jalousie envieuse et dépite Entre au coeur d'un amant, rien plus ne lui profite, Son heur s'évanouit, son plaisir lui déplaît, Sa clarté la plus belle en ténèbres se change : Amour, dont il chantait si souvent la louange, Est un monstre affamé qui de sang se repaît. Hélas ! je suis conduit par cette aveugle rage ; Mon coeur en est saisi, mon âme et mon courage. Elle donne les lois à mon entendement, Elle trouble mes sens d'une guerre éternelle, Mes chagrins, mes soupirs, mes transports viennent d'elle, Et tous mes désespoirs sont d'elle seulement. Elle fait que je hais les grâces de Madame ; Je veux mal à son oeil, qui les astres enflamme, De ce qu'il est trop plein d'attraits et de clarté, Je voudrais que son front fût ridé de vieillesse ; La blancheur de son teint me noircit de tristesse Et dépite le Ciel, voyant tant de beauté. Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent Pour regarder ses yeux qui mille amours décochent, A ce qui parle à elle, et à ce qui la suit. Le Soleil me déplaît, sa lumière est trop grande ; Je crains que pour la voir tant de rais il épande, Mais si n'aimai-je point les ombres de la nuit. Je ne saurais aimer la terre où elle touche, Je hais l'air qu'elle tire et qui sort de sa bouche, Je suis jaloux de l'eau qui lui lave les mains, Je n'aime point sa chambre, et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautés que j'adore, Et si n'endure pas mes tourments inhumains. Je hais le doux sommeil qui lui clôt la paupière, Car il est (s'ai-je peur) jaloux de la lumière Des beaux yeux que je vois, dont il est amoureux. Las ! il en est jaloux et retient sa pensée, Et sa mémoire, aussi, de ses charmes pressée, Pour lui faire oublier mon souci rigoureux. Je n'aime point ce vent qui, folâtre, se joue Parmi ses beaux cheveux, et lui baise sa joue. Si grande privauté ne me peut contenter. Je couve au fond du coeur une ardeur ennemie Contre ce fâcheux lit, qui la tient endormie Pour la voir toute nue et pour la supporter. Je voudrais que le ciel l'eût fait devenir telle Que nul autre que moi ne la pût trouver belle. Mais ce serait en vain que j'en prierais les Dieux, Ils en sont amoureux : et le ciel qui l'a faite, Se plaît, en la voyant si belle et si parfaite, Et prend tant de clarté pour mieux voir ses beaux yeux.

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