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JULES Vallès - Le Bachelier.

Extrait du document

(Après avoir essayé vainement sur les barricades d'organiser la résistance au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte (2 décembre 1851), Jacques Vingtras se voit contraint de rejoindre sa famille à Nantes. Son père exige de lui, chaque jour, un devoir de grec ou de latin, après quoi le jeune homme est libre — «libre de regarder le quai Richebourg».) Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste! Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l'huile les bateaux de mariniers d'où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps à autre sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord. C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant! C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout. Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai. En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme un coup de cloche d'église. A gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre. A droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des vapeurs de transports, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur; et les mâts avec des voiles ressemblent à des perches où l'on a accroché des chemises — espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire! Le ciel, là-dessus, est pâle et pur : pureté et pâleur qui m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre... C'est affreux, ce clair du ciel, tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine JULES Vallès - Le Bachelier.

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