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Hérodote

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Taine aurait pu appliquer au Père de l'Histoire sa théorie de la race, du moment et du milieu pour montrer que l'ouvrage d'Hérodote était déterminé à l'avance, puisque son auteur appartenait à ce peuple grec si curieux, si intelligent, si désireux de connaître, de décrire et de rapprocher, puisqu'il vivait au siècle du grand conflit entre Hellènes et Perses qui forment le sujet de son récit, puisque, étant né en Carie, en pays non grec, il était capable par expérience de comprendre bien des traits des mœurs perses, lydiennes, égyptiennes qui auraient simplement choqué un Spartiate ou un Athénien. Une telle analyse peut être utile, mais elle laisse échapper certainement la personnalité de l'écrivain, ce qui fait le charme original de son talent ou de son génie. Hérodote naquit à Halicarnasse, ville dorienne du sud de l'Asie Mineure où l'influence de l'Ionie voisine se faisait fortement sentir, vers l'année 485 av. JC : le futur historien de la bataille de Salamine (480 av. JC) n'avait donc guère plus de cinq ans lorsqu'elle fut livrée. Il mourut vers la soixantaine, entre 425 et 420 av. JC, alors que les Grecs se déchiraient entre eux et se portaient à eux-mêmes, par la guerre du Péloponnèse, des coups plus cruels que ceux de Darius et de Xerxès. Hérodote était donc plus jeune que Périclès d'une dizaine d'années, et l'historien Thucydide, né en 471 av. JC, ne fut son cadet que d'une quinzaine d'années, et cependant l'esprit d'un Thucydide, et déjà celui d'un Périclès nous paraissent autrement positifs que celui d'Hérodote. Né tout près de l'Ionie, où vécut Homère, Hérodote a gardé en plein siècle de Périclès le goût des exploits héroïques et des récits harmonieux, la croyance à toutes les formes du surnaturel, l'ignorance des disciplines sévères de l'esprit et de la réflexion philosophiques. Il se peint lui-même assez bien dans les premières lignes de son ouvrage : "Hérodote expose ici ses recherches historiques, pour empêcher que ce qu'ont fait les hommes, avec le temps, ne s'efface de la mémoire et que de grands et merveilleux exploits, accomplis tant par les Barbares que par les Grecs, ne cessent d'être renommés." Certes, il n'écrit plus en vers, comme Homère ou Hésiode, mais sa prose ionienne est parsemée de termes épiques, et surtout le mouvement un peu lâche et nonchalant de son style ressemble à celui de l'épopée bien plus qu'à celui des prosateurs attiques de son temps.

« Hérodote Taine aurait pu appliquer au Père de l'Histoire sa théorie de la race, du moment et du milieu pour montrer que l'ouvrage d'Hérodote était déterminé à l'avance, puisque son auteur appartenait à ce peuple grec si curieux, si intelligent, si désireux de connaître, de décrire et de rapprocher, puisqu'il vivait au siècle du grand conflit entre Hellènes et Perses qui forment le sujet de son récit, puisque, étant né en Carie, en pays non grec, il était capable par expérience de comprendre bien des traits des moeurs perses, lydiennes, égyptiennes qui auraient simplement choqué un Spartiate ou un Athénien.

Une telle analyse peut être utile, mais elle laisse échapper certainement la personnalité de l'écrivain, ce qui fait le charme original de son talent ou de son génie. Hérodote naquit à Halicarnasse, ville dorienne du sud de l'Asie Mineure où l'influence de l'Ionie voisine se faisait fortement sentir, vers l'année 485 av.

JC : le futur historien de la bataille de Salamine (480 av.

JC) n'avait donc guère plus de cinq ans lorsqu'elle fut livrée.

Il mourut vers la soixantaine, entre 425 et 420 av.

JC, alors que les Grecs se déchiraient entre eux et se portaient à eux-mêmes, par la guerre du Péloponnèse, des coups plus cruels que ceux de Darius et de Xerxès.

Hérodote était donc plus jeune que Périclès d'une dizaine d'années, et l'historien Thucydide, né en 471 av.

JC, ne fut son cadet que d'une quinzaine d'années, et cependant l'esprit d'un Thucydide, et déjà celui d'un Périclès nous paraissent autrement positifs que celui d'Hérodote.

Né tout près de l'Ionie, où vécut Homère, Hérodote a gardé en plein siècle de Périclès le goût des exploits héroïques et des récits harmonieux, la croyance à toutes les formes du surnaturel, l'ignorance des disciplines sévères de l'esprit et de la réflexion philosophiques. Il se peint lui-même assez bien dans les premières lignes de son ouvrage : "Hérodote expose ici ses recherches historiques, pour empêcher que ce qu'ont fait les hommes, avec le temps, ne s'efface de la mémoire et que de grands et merveilleux exploits, accomplis tant par les Barbares que par les Grecs, ne cessent d'être renommés." Certes, il n'écrit plus en vers, comme Homère ou Hésiode, mais sa prose ionienne est parsemée de termes épiques, et surtout le mouvement un peu lâche et nonchalant de son style ressemble à celui de l'épopée bien plus qu'à celui des prosateurs attiques de son temps. Par tout un aspect de sa personnalité, Hérodote est donc un homme du passé, un écrivain dont la "naïveté" rappelle l'enfance du peuple grec.

Que de prodiges il nous raconte ! Que de merveilles il admire ! Mais, si nous le comparons à ses devanciers, dont le plus célèbre fut Hécatée de Milet, comme son esprit et son oeuvre nous paraissent nouveaux ! Il ne s'attarde plus guère aux généalogies divines et humaines, il choisit son sujet dans l'histoire contemporaine et prétend nous offrir une vue d'ensemble du monde de son temps, non seulement des guerres qui le troublent, mais des moeurs et des habitudes des peuples les plus lointains, par exemple des Scythes et des Libyens.

En fait, les batailles, même celles de Marathon et de Salamine, ne l'ont pas tellement retenu, et le récit de Salamine, dans les Perses du poète Eschyle, fait mieux comprendre les manoeuvres des flottes adverses que celui d'Hérodote.

Son goût le porte bien davantage vers l'observation de la vie quotidienne, des coutumes, surtout de celles qui paraissent étranges aux Grecs.

Chez lui, le géographe et l'ethnologue ne se séparent pas de l'historien, et par là, Hérodote n'est-il pas moderne ? Il a beaucoup voyagé, non pas en explorateur, car il ne s'est guère écarté des grandes routes que suivaient les marchands de son temps, mais en "touriste" avide de voir, d'apprendre et soucieux de retenir, pour le communiquer, ce qu'il a vu et appris.

Il connaissait bien l'île de Samos où son père, chassé d'Halicarnasse par le tyran Lygdamis, avait dû se réfugier avec sa famille.

Plus tard, il alla en Égypte et à Cyrène, en Syrie et à Babylone, en Colchide et à Olbia, en Péonie, en Macédoine.

Puis il demeura plusieurs années à Athènes, où il fit des lectures publiques de certaines parties de son oeuvre et fut honoré par un décret du Sénat ; il dut profiter de ce séjour en Grèce propre pour visiter plusieurs cités et la plupart des grands sanctuaires, notamment celui d'Apollon à Delphes, dont les prêtres lui communiquèrent bien des informations qu'il nous a conservées.

Enfin, en 443 av.

JC, vers la quarantaine, il répondit à l'appel de Périclès qui voulait fonder une ville nouvelle en Grande Grèce près de l'ancienne Sybaris et devint ainsi citoyen de Thourioi.

Profita-t-il de cette installation en Italie méridionale pour visiter l'Occident comme il avait parcouru l'Orient et l'Afrique ? Son oeuvre ne nous permet pas de l'affirmer.

Du moins avait-il une connaissance personnelle de la plupart des contrées alors habitées par des peuples civilisés, de cette écoumène dont la Méditerranée formait comme le lac intérieur. Le "Père de l'Histoire" a-t-il toutes les qualités que nous exigeons aujourd'hui de l'historien ? Il s'est informé avec conscience, mais les sources auxquelles il a puisé ne sont pas toujours les meilleures.

Par exemple, voyageant en Égypte et ignorant la langue du pays, il a dû se fier aux Grecs qui y étaient établis, et, quand il nous dit tenir tel ou tel renseignement des "prêtres égyptiens", l'on soupçonne parfois qu'il s'est informé auprès du clergé subalterne, ou même des sacristains du temple en question ; il n'est pas exclu cependant que les bons offices d'un interprète lui aient permis d'interroger parfois quelque Égyptien plus important.

Sa chronologie des dynasties de Pharaons est bien décevante, et les égyptologues ont relevé maintes erreurs dans ce livre II, qui pourtant leur demeure précieux.

Il arrive qu'Hérodote ait recueilli, d'un même fait, des versions différentes ou contradictoires ; honnêtement, il les fait connaître à ses lecteurs et marque ses préférences personnelles, mais ses arguments ne sont pas toujours convaincants. Avec tous ses défauts et toutes ses qualités, Hérodote a écrit l'une des oeuvres les plus attachantes de l'antiquité grecque, l'une de celles qui se lisent encore avec le plus de plaisir et de profit.

C'est que son talent de conteur est incomparable : il sait voir et faire voir, il sait ménager l'intérêt et provoquer l'émotion, sans apprêt, sans rhétorique, comme de source.

Sa psychologie, certes, n'est pas profonde et il ne s'essaye pas comme le fera Thucydide, et plus tard Polybe, à démêler les motifs cachés des actes humains.

"L'étrange obstination de Candaule à exhiber sa femme nue" ne l'étonne ni ne le scandalise : les hommes sont si bizarres et ont des coutumes si dissemblables, que presque tout est possible ! S'il croit à la Némésis, cette Justice ou Vengeance divine qui rabaisse les orgueilleux et les heureux, il admire aussi l'habileté, même teintée d'indélicatesse, qui arrive à ses fins par la ruse ou le mensonge, et là encore, il nous rappelle Homère et Ulysse, "l'homme aux cents tours", si typique de la race grecque.

Son "pessimisme moral" lui fait admettre plus volontiers les motifs bas ou médiocres que les motifs nobles, et sa conception pessimiste de la vie humaine s'exprime dans des histoires comme celle de Cléobis et Biton, destinée à montrer qu'ici-bas les hommes heureux meurent jeunes. Par là aussi la lecture d'Hérodote est salubre, en nous présentant l'humanité telle qu'elle est, sans enjolivement, sans idéalisation.

Il est des oeuvres plus fortes, plus longuement méditées, mieux organisées que la sienne ; il n'en est peut-être pas où l'humanité antique se reflète plus fidèlement, comme dans un miroir.. »

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