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Gérard de NERVAL (1808-1855) (Recueil : Poésies diverses) - Épitaphe

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Gérard de NERVAL (1808-1855) (Recueil : Poésies diverses) - Épitaphe Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet, Tour à tour amoureux insoucieux et tendre, Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre. Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait. C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet ; Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre Au fond du coffre froid où son corps frissonnait. Il était paresseux, à ce que dit l'histoire, Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire. Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu. Et quand vint le moment où, las de cette vie, Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fut ravie, Il s'en alla disant : " Pourquoi suis-je venu ? "

« Une certaine tradition veut que le poète laisse, avant de mourir, une « épitaphe », inscription que l'on met sur un tombeau - sorte de descriptif rapide du « gisant », de notice nécrologique, non dénuée d'humour parfois.

La plus célèbre de ces épitaphes presque autobiographiques est la fameuse Épitaphe d'un paresseux de Jean de La Fontaine, à la fois évocation souriante de la mort, et autoportrait désinvolte d'un homme qui ne se prit jamais tout à fait au sérieux...

C'est sous ce haut patronage que se place visiblement le poète Gérard de Nerval dans une Épitaphe qui ne se sera publiée que longtemps après sa mort dans la Petite Revue internationale en 1897 et réunie ensuite aux Poésies diverses.

Par sa tonalité assez légère, mais non exempte de gravité cachée, cette pièce tranche un peu avec les autres œuvres, plus célèbres, du poète, comme les sonnets mystérieux des Chimères ou Aurélia.

Nous verrons d'abord ce que nous y apprenons sur la vie du poète, puis transformée quelque peu en scène de théâtre, la scène de sa mort telle qu'il l'imagine ; mais l'épitaphe nous renseigne aussi sur la personnalité même de son auteur.

Enfin, nous pourrons nous demander si derrière l'apparente désinvolture du propos nous ne pouvons pas découvrir une confession plus pathétique. L'épitaphe de Gérard de Nerval est d'abord le récit d'une vie, mais comme nous le montre l'incipit, fidèle à la tradition du genre : « Il a vécu », l'auteur s'y place d'emblée dans une perspective d'outre-tombe ; c'est un mort qui est censé nous parler : telle est la loi du genre.

Le passé composé, calqué sur le parfait latin (traduction de « vixit » et lointain écho peut-être du célèbre « Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine » de Chénier), donne au texte comme un parfum d'éternité, avec ce temps qui dit que tout est révolu de façon irrémédiable, et qui a également valeur d'euphémisme (« il a vécu » étant moins brutal qu'« il est mort »...).

En outre, autre tradition de l'épitaphe, l'auteur s'y dévoile en se cachant : le moi ici disparaît au profit du « il », comme si, du tombeau, nul « moi » n'était plus possible..La troisième personne marque aussi une sorte de distance à l'égard du sujet (« je » devient un autre) comme si le mort jugeait le vivant ; on peut noter enfin une sorte de généralisation (le « il » englobe tous les poètes). En même temps, le poème nous propose une sorte de récit de vie, ou plutôt d'autobiographie concise : « il a vécu », suivi d'une rapide évocation du caractère du personnage décrit ; puis, paradoxe pour ce genre de récit, la scène de la mort (la seule qu'aucune autobiographie respectable, réaliste et fidèle ne peut nous proposer), introduite par le traditionnel : « un jour », précisé ultérieurement par la formule : « un soir d'hiver », qui comporte une double connotation - « soir », « hiver » - d'achèvement (fin du jour, fin de l'année) ; naturellement, la scène est imaginaire. Aussi tous les ingrédients d'une mort bien mise en scène sont-ils ici rassemblés. En effet, le poète écrit un « sonnet » : celui-ci ? C'est alors qu'« il entendit qu'à sa porte on sonnait ».

Le rejet expressif : « C'était la Mort ! », placé au début du deuxième quatrain, marque la surprise et la rupture, renforcées par la majuscule à Mort et le signe de ponctuation, le point d'exclamation.

Nous plongeons alors dans une espèce de scène fantastique, comme an théâtre.

La connotation théâtrale, dramatique, a été annoncée précédemment par la comparaison avec Clitandre, personnage traditionnel d'amoureux de la comédie française (et titre d'une comédie de Corneille, si l'on veut à tout prix insister sur les références au XVIIe siècle).

La sonnerie, l'entrée de la Mort (comme celle du Commandeur dans Dom Juan ?) visent à l'effet, comme le dialogue, au style indirect, qui suit : « Alors il la pria d'attendre/ Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet...

» On admirera bien sûr la tranquillité du « héros », nullement ému par cette visite, et l'art encore de la mise en scène : c'est qu'au xix1' siècle, la mort est un spectacle, elle n'est pas encore la chose un peu honteuse d'aujourd'hui qu'on cherche à cacher ; mourir est un « acte », le dernier, celui qu'on doit au mieux soigner, d'où l'aspect cérémonieux du passage, les gestes. »

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