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Gérard de NERVAL (1808-1855) (Recueil : Les chimères) - Antéros

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Gérard de NERVAL (1808-1855) (Recueil : Les chimères) - Antéros Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au coeur Et sur un col flexible une tête indomptée ; C'est que je suis issu de la race d'Antée, Je retourne les dards contre le dieu vainqueur. Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur, Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée, Sous la pâleur d'Abel, hélas ! ensanglantée, J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur ! Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie, Qui, du fond des enfers, criait : " Ô tyrannie ! " C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon... Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte, Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte, Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.

« Gérard de Nerval (1805-1855) Les Chimères « Antéros » Il s’agit d’un sonnet italien en alexandrin, bâti selon le schéma rimique abba abba ccd eed et dans lequel l’alternance des rimes féminines et masculines est respecté. Pourtant, la forme traditionnelle du poème sert un sujet pour le moins hermétique à la première lecture. Nerval lui-même en témoigne lorsqu’il présente son poème en 1841 : « En voici un autre que vous vous expliquerez plus difficilement peut-être : cela tient toujours à cette mixture semi-mythologique et semi-chrétienne qui se brassait dans mon cerveau. » Problématique : Nous pouvons donc nous demander comment, en convoquant « cette mixture semi-mythologique et semi-chrétienne », le poète « fils du feu » parvient-il à formuler dans sa poésie son rêve de régénération. I « cette mixture semi-mythologique et semi-chrétienne » ou le syncrétisme nervalien Ce poème réécrit à sa manière le genre de la poésie antiérotique illustré par Du Bellay. Le syncrétisme de Nerval sert ici à opposer à la figure du dieu de l’ancien testament, celle du poète « fils du feu ». 1. convocation de la culture biblique Des figures bibliques sont évoquées dans ce poème : il s’agit d’Abel et Caïn, les deux fils d’Adam et Eve et de Dieu lui-même sous le nom de Jehovah ou YHWH dans l’ancien testament. On remarquera que ces trois noms portent l’accent, soit en début de vers pour « Jeovah » soit à la césure qui précède l’hémistiche pour les deux frères ennemis. De même, le nom de Jeovah est placé au début du sizain que constituent les deux tercets et donc participe de la « volta », du tournant majeur du poème. Enfin il est particulièrement intéressant de noter que le poète se range du côté de Caïn, coupable d’avoir tué son frère, et donc du même coup, du côté de la révolte. 2. Reliée à une convocation de la mythologie antique Cependant, le poème convoque également des allusions à la mythologie grecque : ainsi, Antée, fils de la terre-mère Gaïa, et géant qui terrassait tout ses ennemis, ayant le pouvoir de se régénérer lorsqu’il touchait la terre. Le nom est à la rime, occupant donc une place marquée dans le poème. De même, le terme d’ « enfers » au vers 10, est au pluriel, et fait référence à la culture mythologique plutôt qu’à la tradition biblique. On notera qu’au vers 12, le poète « plongé trois fois dans les eaux du Cocyte », fait fortement songer à l’immersion d’Achille dans les eaux du Styx devenu ainsi invulnérable (à l’exception du talon comme on le sait). Enfin, l’allusion au vers 14 du poète semant les dents du dragon reprend le mythe de Cadmos fondateur de Thèbes qui tua le dragon et sema ses dents sous les ordres d’Athéna. 3. Un poème antiérotique Le titre même du poème renvoie, dans la mythologie grecque, au frère d’Eros, fils d’Aphrodite et d’Ares. Il incarne le « contre-amour » (signification de son nom), c’est-à-dire l’amour non partagé. On remarque la paronomase qui unit les deux noms Antéros et Antée. Le poète s’inscrit en fait dans une généalogie. « Antéros » c’est la voix du poète qui se définit par une opposition au dieu biblique de l’ancien testament et par la célébration de la force régénératrice païenne. (Bélus, dieu par excellence du paganisme dans la bible/ Dagon, Dieu poisson des Philistins). Enfant du feu, opprimé par Jéhovah, il s’oppose aux enfants du limon (Adam, Abel). II Le poète « fils du feu » 1. Figures révoltées et vengeresse On l’a bien compris, le poète qui revendique sa filiation à Caïn est un fils du feu. Il élève sa voix contre celle du Dieu tout puissant de l’ancien testament. Il s’inscrit dans la race du « vengeur » (à la rime). Le poète s’oppose à « Jéhovah ». Appuyant son discours sur un « tu » initial, il ne peut se définir que par rapport à un « tu » premier, qu’en opposition à quelqu’un, et il se définit par le « col », la « tête » (métonymie de la voix poétique ?). Il convoque également l’image du serpent avec le terme de « dards » au vers 4 mais surtout avec les sifflantes et les sourdes du vers 3 « c’est que je suis issu de la race d’Antée ». Le poète au « col flexible » et à la « tête indomptée » apparaît donc comme une figure vengeresse. 2. Le poète inscrit dans une généalogie de vaincus Mais s’il est vengeur « j’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur » (penser au vers de El Desdichado, premier poème des Chimères : « Mon front est rouge encore du baiser de la reine »), s’il est vengeur donc, le poète s’inscrit néanmoins dans une généalogie de Vaincus « vaincu par ton génie » v.9. C’est que le poète, issu d’une race maudite, choisit le feu contre le limon, c’est la formation, la naissance même de la voix poétique. D’Antée, le géant vaincu par Héraclès, à Caïn, de Bélus, dieu des païens vaincu par Jéhovah aux amalécytes, vaincus par les hébreux, la voix poétique choisit d’émerger de la profondeur des enfers, elle choisit de se définir par « l’anti », dans l’opposition. III Le rêve de régénération Cependant si la voix poétique s’exprime, c’est aussi dans le désir de célébration de la régénération par le paganisme. 1. évocation de la figure maternelle comme régénération Le contre-amour se traduit non seulement par son opposition à la race élue par Jéhovah mais aussi dans une sorte d’amour incestueux ou du moins dans un amour exclusif, œdipien pour la mère « et protégeant tout seul ma mère Amalécyte ». Cette mère qui serait à l’origine de la voix poétique et surtout permettrait la régénération : on pense à la figure d’Antée et à celle de Gaïa, terre-mère nourricière. La force de cette voix poétique pourrait notamment se traduire par les exclamations « Jéhovah !», « Ô tyrannie » (on note que la voix du poète se mêle ici à celle de ses aïeuls et que c’est dans la filiation qu’elle puise sa puissance). 2. identification à Cadmos En fin, l’évocation implicite à Cadmos, fondateur de Thèbes au terme du dernier tercet est la marque du rêve de refondation de la cité universelle sous le signe du contre-amour ou encore de l’harmonie universelle (on sait que Cadmos était marié à Harmonie). Ce poème est donc placé sous le signe du rêve nervalien de régénération et de refondation exprimé par une voix poétique qui se construit à la fois dans la tradition biblique et dans la culture mythologique. La répétition de la labiale [m] au dernier tercet est significative : elle produit l’impression d’un murmure au sein de la rêverie profonde. La voix poétique semble alors elle-même se régénérer dans sa source originelle. En conclusion, dans ce sonnet des Chimères, Nerval, « fils du feu », convoque la « mixture semi-mythologique et semi-chrétienne » afin de faire émerger la puissance « indomptée » de la voix poétique. C’est bien elle qui s’élève, s’inscrivant dans une généalogie mythique et maudite afin de proclamer l’avènement d’une régénération par la rêverie et par le chant poétique : «(...)je parlais en vers toute la journée», écrit Nerval. »

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