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En quoi l'humour et la dérision vous semblent-ils de bons moyens d'argumenter ?

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Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir. Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée. On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est d'une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? » (Montesquieu, De l'esprit des lois)   On peut alors proposer une première réponse nuancée au sujet : l'humour est un bon moyen d'argumenter parce qu'il encourage une participation active du locuteur à l'argumentation, et parce qu'il crée une connivence, une complicité avec lui.

« Définition des termes du sujet Le sujet porte sur le lien existant entre humour et argumentation ; il s'agit d'abord de définir les termes du sujet.

On appelle « humour » tout phénomène par lequel un locuteur cherche à faire rire celui à qui il s'adresse ; cela peut prendre plusieurs formes : plaisanterie, ironie, comique physique…Le sujet évoque d'ailleurs une sous-catégorie de l'humour, celle de la dérision, ce mot désignant en particulier une attitude de moquerie.

Le sujet porte donc sur l'humour au sens large, et invite à ne pas oublier, dans l'étude, la catégorie de la dérision. Il s'agit ici de décider si le procédé de l'humour peut-être efficace – un « bon moyen » est en effet un moyen efficace - dans le cadre d'une argumentation. A rgumenter, c'est ordonner des idées dans le but d'exprimer des idées et de persuader celui à qui l'on s'adresse de la pertinence de ces idées.

C'est un procédé qui exige une certaine rigueur, une rationalité : l'humour apparaît a priori comme étant en marge de ces exigences ; mais c'est un procédé qui recherche aussi des moyens d'être convaincant, persuasif, et, c'est en rapport avec ces exigences que l'humour peut intervenir : l'humour permettrait alors de rendre plus efficace l'expression des idées et leur réception par celui pour qui l'on argumente, parce que toute plaisanterie appelle la réaction immédiate du rire, est plus aisément mémorisée qu'un argument strictement démonstratif.

On pourra commencer par explorer cette première piste, en observant la manière dont ceux qui cherchent à argumenter ont recours à des procédés humoristiques, parmi lesquels la dérision, la caricature, l'ironie, etc.

On pourra s'interroger ensuite sur les mécanismes mêmes de l'humour, sur les raisons pour lesquelles il présente une certaine efficacité dans l'argumentation.

Une dernière partie pourra nuancer le propos, en demandant si cette efficacité connaît des limites : peut-on toujours pratiquer l'humour pour persuader, ou bien seulement dans certaines situations ? Peut-on argumenter sur tous les sujets en ayant recours à l'humour ? Eléments pour le développement Le rôle de l'humour dans une situation d'argumentation : humour, argumentation et connivence entre les locuteurs Une simple observation de la pratique habituelle de l'humour peut permettre d'esquisser les éléments d'une première approche : plusieurs constats sont à faire : l'humour permet d'établir une connivence entre les différents locuteurs de la situation ; il permet de renvoyer, aussi, à des références culturelles communes, qui vont fonder une complicité entre ces locuteurs ; il a également une fonction de détente, de divertissement : ces caractéristiques sont fécondes dans le cadre d'une situation d'argumentation, dans la mesure où cette situation cherche à rallier notre interlocuteur à nos arguments.

Il s'agit finalement d'une sorte d'efficacité psychologique de l'humour dans les situations d'argumentation. Si l'on pose la question plus précise de la dérision, les choses sont plus complexes, dans la mesure où la dérision se fait toujours aux dépens de quelqu'un ou de quelque chose, puisqu'elle correspond à une moquerie, donc à une forme d'attaque.

On retiendra donc, pour cette première partie, l'idée d'une efficacité psychologique très forte de l'humour pour l'argumentation. On peut voir ce souci de connivence, important pour toute situation argumentative, dans tous les textes d'idées ayant recours à l'humour - on pourra citer, comme exemples, les contes philosophiques de Voltaire, certaines fables de La Fontaine : à chaque fois, il s'agit d'une littérature d'idées qui a recours à l'humour pour transmettre certaines positions idéologiques ; la visée argumentative est comme enveloppée d'une visée humoristique, à forte valeur pédagogique. L'humour comme moyen de rendre un discours plus efficace parce qu'il suppose un recul sur l'objet en jeu On peut maintenant s'interroger sur les causes de cette efficacité particulière que l'on reconnaît à l'humour pour l'argumentation.

C ette efficacité est sans doute due au fait qu'elle suppose une participation active de l'interlocuteur, une prise de recul qui lui permettra de déceler le second degré par exemple. L'ironie par exemple, demande, pour fonctionner, d'être reconnue comme telle ; elle peut parfaitement manquer son but, être mal comprise, comme cela a été le cas pour ce texte de Montesquieu, dénonçant l'esclavage, qui a parfois été pris au premier degré et compris comme une apologie de la traite des Noirs : « Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est d'une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains.

Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? » (Montesquieu, De l'esprit des lois) On peut alors proposer une première réponse nuancée au sujet : l'humour est un bon moyen d'argumenter parce qu'il encourage une participation active du locuteur à l'argumentation, et parce qu'il crée une connivence, une complicité avec lui. Il faut maintenant, en une dernière partie, examiner les éventuelles limites de cette position. · Y a-t-il des limites aux bénéfices qu'une argumentation peut tirer de l'usage de l'humour ? Une question se pose d'emblée : peut-on rire de tout ? Peut-on argumenter avec humour sur des sujets aussi graves que la guerre, la peine de mort, etc.

? Tout sujet se prête-t-il à un traitement humoristique ? Peut-être, mais dans ce cas se pose la question du récepteur de cet « humour argumentatif », qui risque de rester perméable à un humour qu'il pourrait par exemple juger « de mauvais goût » ; autrement dit, l'humour est un moyen efficace, mais fragile, d'augmenter l'efficacité d'une argumentation.

Se pose ici pleinement la question de la spécificité de la dérision au sein du champ de l'humour : la dérision a en propre de porter sur quelque chose ou quelqu'un pour s'en moquer, pour le tourner en ridicule, et elle perd alors peut-être en universalité, et donc en efficacité argumentative. Conclusion Le recours à l'humour est un procédé argumentatif courant, dont l'efficacité est réelle mais pas inconditionnelle : l'humour joue en effet sur le terrain fragile de la connivence psychologique ; le cas particulier de la dérision, évoqué par le sujet, se révèle particulièrement hasardeux en matière d'argumentation, car cette dernière semble devoir prétendre, pour être efficace, à une forme d'universalité.. »

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