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Denis Diderot, Le neveu de Rameau.

Extrait du document

Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd'hui, en linge sale, culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône. Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu près pour un honnête homme. II vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit aussi amène son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clé ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans les cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les Champs-Elysées. Il reparaît avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n'estime pas ces originaux-là. Denis Diderot, Le neveu de Rameau.

« Rien ne dissemble plus de lui que lui-même.

Quelquefois, il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues.

On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu'il sort de la Trappe.

Le mois suivant, il est gras et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.

Aujourd'hui, en linge sale, culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône.

Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu près pour un honnête homme.

II vit au jour la journée.

Triste ou gai, selon les circonstances.

Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper.

La nuit aussi amène son inquiétude.

Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clé ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière.

Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur la paille, à côté de ses chevaux.

Le matin, il a encore une partie de son matelas dans les cheveux.

Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les ChampsElysées.

Il reparaît avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine.

Je n'estime pas ces originaux-là. Denis Diderot, Le neveu de Rameau. ELEMENTS POUR UNE INTRODUCTION 1.

Présentation de l'extrait Brève présentation de l'oeuvre.

De quoi il s'agit. Situation du passage : Au tout début du Neveu de Rameau.

Le narrateur installé au café de la Régence, place du Palais-Royal, regarde les joueurs d'échecs, lorsqu'il est « abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays ou Dieu n'en a pas laissé marquer ».

Il s'agit du neveu du compositeur célèbre et que Diderot entreprend de nous présenter. Le passage proposé est donc un portrait. 2.

Annonce du plan Ce portrait est bien celui d'un vagabond. Au-delà du vagabond, nous découvrons un personnage polymorphe, déconcertant, insaisissable... Insaisissable sinon par le trait de la caricature.

Ce portrait, d'une grande expressivité, est nécessairement caricatural, car le caractère excessif du modèle pousse aux excès le peintre et le tableau devient satire. I.

VAGABONDAGE : POESIE ET PATHETIQUE 1.

La poésie Portrait d'un vagabond, on dirait aujourd'hui du clochard : vision poétique « Le matin, il a encore une partie de son matelas dans les cheveux.

» Marcher dans la douceur de la nuit, etc.

Liberté, insouciance, anticonformisme. 2.

Le pathétique « La nuit aussi amène son inquiétude.

» Ici le terme est à prendre au sens propre : inquiet, qui ne connaît pas le repos. Etude du vocabulaire : « petit grenier », « se rabat », « entre un morceau de pain et un pot de bière », « Quand il n'a pas six sols ».

Toutes ces expressions s'organisent autour de l'idée d'étroitesse (par opposition à l'idée associée au vagabond). Bref, un portrait conventionnel du vagabond, face poétique, face pathétique.

Dans les deux cas quelque chose de touchant. Cependant Rameau est une personnalité beaucoup plus complexe.

Il ne s'agit pas d'un sans-logis ordinaire, mais d'un être métamorphique, en constante transformation. Il n'est pas seulement pathétique au touchant de poésie et d'insouciance.

Il se transforme parfois beaucoup plus radicalement. II.

UN PERSONNAGE POLYMORPHE 1.

Les métamorphoses de Jean-François Rameau « Rien ne dissemble plus de lui que lui-même ».

C'est le trait dominant de cet homme qui sort de l'ordinaire et qui change d'aspect de façon si radicale.

Il passe en effet de la maigreur maladive (« hâve » a un sens très fort : il. »

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