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Colomba - Chapitre XI - Prosper Mérimée

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Colomba - Chapitre XI - Prosper Mérimée "Un matin, après déjeuner, Colomba sortit un instant, et, au lieu de revenir avec un livre et du papier, parut avec son mezzaro sur la tête. Son air était plus sérieux encore que de coutume. - Mon frère, dit-elle, je vous prierai de sortir avec moi. - Où veux-tu que je t'accompagne? dit Orso en lui offrant son bras. - Je n'ai pas besoin de votre bras, mon frère, mais prenez votre fusil et votre boîte à cartouches. Un homme ne doit jamais sortir sans ses armes. - À la bonne heure! Il faut se conformer à la mode. Où allons-nous? Colomba, sans répondre, serra le mezzaro autour de sa tête, appela le chien de garde, et sortit suivie de son frère. S'éloignant à grands pas du village, elle prit un chemin creux qui serpentait dans les vignes, après avoir envoyé devant elle le chien, à qui elle fit un signe qu'il semblait bien connaître; car aussitôt il se mit à courir en zigzag, passant dans les vignes, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, toujours à cinquante pas de sa maîtresse, et quelquefois s'arrêtant au milieu du chemin pour la regarder en remuant la queue. Il paraissait s'acquitter parfaitement de ses fonctions d'éclaireur. - Si Muschetto aboie, dit Colomba, armez votre fusil, mon frère, et tenez-vous immobile. À un demi-mille du village, après bien des détours, Colomba s'arrêta tout à coup dans un endroit où le chemin faisait un coude. Là s'élevait une petite pyramide de branchages, les uns verts, les autres desséchés, amoncelés à la hauteur de trois pieds environ. Du sommet on voyait percer l'extrémité d'une croix de bois peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagnes, un usage extrêmement ancien, et qui se rattache peut-être à des superstitions du paganisme, oblige les passants à jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieu où un homme a péri de mort violente. Pendant de longues années, aussi longtemps que le souvenir de sa fin tragique demeure dans la mémoire des hommes, cette offrande singulière s'accumule ainsi de jour en jour. On appelle cela l'amas, le mucchio d'un tel. Colomba s'arrêta devant ce tas de feuillage, et, arrachant une branche d'arbousier, l'ajouta à la pyramide. - Orso, dit-elle, c'est ici - que notre père est mort. Prions pour son âme, mon frère! Et elle se mit à genoux. Orso l'imita aussitôt. En ce moment la cloche du village tinta lentement, car un homme était mort dans la nuit. Orso fondit en larmes."

« Introduction On a souvent loué la sobriété suggestive du talent de Mérimée.

Le passage de Colomba que nous étudions suffirait à nous en convaincre, tant l'auteur a su y fondre la variété des éléments qu'il met en œuvre.

Sous la trame d'un épisode haletant, transparaît la richesse des deux caractères qui se trouvent aux prises.

Soucieux de la couleur locale, l'écrivain évoque dans sa note juste et particulière l'atmosphère corse dans' laquelle baigne le récit.

Enfin l'attachante figure de l'auteur se profile çà et là, en dépit de son souci de s'effacer derrière les acteurs du drame. 1.

L'action Sans doute, ce qui frappe à première vue, c'est l'intérêt dramatique du texte.

Cet intérêt provient d'abord de la place essentielle que revêt au sein de l'intrigue cet épisode.

Colomba, depuis le retour de son frère au pays, ne songe qu'à faire de lui l'instrument de sa vengeance. Et, dans les pages qui précèdent, nous la voyons tout mettre en œuvre pour l'amener à frapper les meurtriers de leur père.

La visite au lieu tragique de l'assassinat constitue le point capital puisqu'elle doit, dans la pensée de Colomba, provoquer chez Orso le choc sentimental propice.

Encore faut-il que dans la manière dont s'organise et s'effectue cette visite tous les éléments conspirent à rendre ce choc plus brutal et par là plus efficace.

Voilà pourquoi le détail de la progression de cette scène capitale est aussi, en lui-même, riche d'un intérêt dramatique exceptionnel.

Au départ, Colomba laisse volontairement dans le vague le but de sa « sortie », puis à d e u x reprises élude les questions successives d'Orso, d'abord en détournant la conversation, puis en se dispensant de répondre : ces réticences ménagent l'effet de surprise qui contribue puissamment à ébranler la sensibilité d'Orso, quand il s e trouve brutalement mis en présence du lieu d e l'assassinat. L'expression grave du visage de Colomba, le ton cérémonieux qu'elle prend pour adresser sa requête suggèrent néanmoins qu'il ne s'agit pas d'une démarche ordinaire : le lecteur, à l'exemple du héros, ne peut se défendre d'un sentiment de curiosité mêlé d'inquiétude. L'atmosphère d'angoisse s e développe tout au long du trajet, d'autant plus forte, sans doute, que Colomba s e contente d e suggérer indirectement par les précautions qu'elle fait prendre à son frère, les dangers qui les menacent à chaque pas.

L'émotion n'en est que plus vive lorsque Orso se trouve brusquement (« dans un endroit où le chemin faisait un coude ») face à face avec ce monument naïf élevé sur le lieu tragique.

La progression savamment ménagée se termine sur un crescendo. 2.

La psychologie Or cet intérêt dramatique s e double d e l'intérêt humain sur lequel il repose.

A chaque temps d e son cheminement, l'action révèle la psychologie de cette jeune fille qui en a réglé minutieusement l'évolution.

Elle vit murée dans le souvenir de ce père qu'elle a perdu et dans la haine inexpiable d e ses assassins.

Elle fait table rase en elle de ce qui n'a pas trait à ce sentiment.

Son silence, élément capital du mystère de l'intrigue comme de la réussite de son plan, est aussi la réaction d'une âme blessée par l'attitude désinvolte de son frère.

Mais cette âme blessée est aussi une â m e forte Sa démarche (« s'éloignant à grands pas du village »), la précision sèche de s e s propos (« prenez votre fusil et votre boîte à cartouches »), le ton sans appel de la leçon qu'elle donne à Orso (« un homme ne doit jamais sortir sans ses armes »), l'initiative qu'elle prend des opérations (« sortit, suivie de son frère ») traduisent l'énergie et l'esprit de décision.

Quant à ce frère, il offre un autre intérêt.

La sœur, dans son idée fixe, nous donne l'image d'un être dont tout le tragique réside dans la manière dont il se tient farouchement à sa douleur et à son ressentiment.

Orso, au contraire, nous fait assister à l'évolution de ses sentiments au cours de cette page.

Léger, badin (« à la bonne heure! il faut se conformer à la mode »), presque mondain et galant (« dit Orso, en lui offrant son bras »), voilà ce qu'il montre de lui-même au début.

Son silence au cours du trajet révèle la période d'incubation pendant laquelle il ne peut se défendre d'être gagné à s o n tour par cette lourde ambiance d e menace et d'état d'alerte.

Le choc qu'il ressent devant le théâtre de l'assassinat, les souvenirs qui l'assaillent, ce mucchio, témoignage émouvant des simples « passants » qui n'oublient pas et ce glas qui s'égrène au même moment, provoquent en lui une réaction brutale où la défaillance des nerfs a autant de part que le chagrin (« Orso fondit en larmes »). 3.

La couleur locale Au reste, comme le laisse pressentir l'analyse du caractère de Colomba, l'intérêt humain se nuance d'un intérêt de couleur locale.

Couleur locale des âmes d'abord.

Colomba, toute au souvenir qu'elle garde à la mémoire d e son père, ne se révèle pas seulement comme un exemple de piété filiale.

Si elle poursuit de son esprit de vengeance les meurtriers, c'est encore et surtout parce qu'elle voit, dans ce dessein qu'elle veut mener à son terme, un devoir sacré.

La tradition corse impose la vendetta qu'elle veut faire assumer à son frère.

Une insulte reçue par un des membres du clan oblige chacun des autres membres à se liguer pour en obtenir réparation : c'est un aspect de ce culte familial, autre tradition patriarcale que les Corses se transmettent de génération en génération.

L e m ê m e respect de la famille et d e s a hiérarchie explique chez Colomba le ton de respect sur lequel elle s'adresse à son frère, qui en est devenu le chef.

Elle ne le tutoie pas, ne l'appelle pas par son prénom, emploie le futur de politesse pçur lui présenter sa requête (« mon frère, je vous prierai de venir avec moi »). Les circonstances particulières justifient dans une certaine mesure ce ton cérémonieux et grave.

Mais c'est aussi vis-à-vis de son frère le comportement habituel d e Colomba.

Fidèle a u x traditions corses enfin, elle est aussi fidèle au costume qui est un des éléments de la tradition.

Elle porte ce mezzaro que les Génois ont introduit en Corse.

La couleur locale s'élargit enfin et se complète par l'évocation du cadre géographique restitué d'un trait dans sa note originale (« un chemin creux qui serpentait dans les vignes »), et par cette atmosphère morale où se mêlent étroitement religion et superstition : la croix, symbole chrétien, est entourée de rameaux jetés non par des amis qui gardent pieusement la mémoire du disparu, mais par de simples passants qui, par ce geste auquel ils ne sauraient se soustraire (« oblige »), écartent d'eux le maléfice. 4.

L'auteur Enfin, derrière cette peinture suggestive se profile, malgré son parti pris d'effacement, la personnalité de l'auteur.

Ecrivain précis, au style dépouillé, Mérimée hausse comme d'instinct, quand le sujet l'exige, l'ampleur de sa phrase à l'ampleur du sujet.

Les deux seules phrases qui s'organisent ici en périodes sont celles où paraissent dans une vaste et majestueuse perspective l'évocation d'un rite millénaire, la présence de la mort et le culte du souvenir.

Erudit autant que romancier, Mérimée sait ne pas présenter comme une certitude ce qui n'est qu'une hypothèse (« qui se rattache peut-être »).

Il n'est pas non plus comme ces voyageurs qui généralisent hâtivement une de leurs remarques et étendent abusivement à l'ensemble d'un pays u n e coutume strictement limitée à quelques cantons.

Il sait aussi que les traditions se maintiennent plus vivaces dans les régions que leur configuration géographique tient à l'écart des influences extérieures (« Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagnes »).

Mais chez lui, l'écrivain et l'érudit ne se révèlent qu'à l'arrière-plan dans la mesure où ils collaborent à la justesse de vision du romancier. Conclusion Ainsi apparaissent dans cette page la vigueur dramatique de l'épisode, la qualité d'une psychologie largement humaine, l'atmosphère du cadre restitué dans ce qu'il a de particulier et de suggestif, le sobre talent de l'écrivain et sa culture.

Mais la richesse de ce passage n'en alourdit jamais l'élan, l'allure spontanée et discrète, la puissance d'émotion.

Tout contribue à mettre en valeur cette parfaite maîtrise qui est le comble de l'art.. »

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