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Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe, première partie, livre troisième, I.)

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En 1817, Chateaubriand connaît une période de déboires politiques et de gêne. Un soir d'été, au cours d'une promenade à la campagne, il est brusquement envahi par le souvenir de sa jeunesse, qui le ramènera à la rédaction des Mémoires d'outre-tombe interrompue depuis trois ans. Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel. J'oubliais les catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai même pas la certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et dans quel lieu les finirai-je ? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois ? Mettons à profit le peu d'instants qui me restent ; hâtons-nous de peindre ma jeunesse tandis que j'y touche encore : le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt, disparaître. Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe, première partie, livre troisième, I.)

« En 1817, Chateaubriand connaît une période de déboires politiques et de gêne.

Un soir d'été, au cours d'une promenade à la campagne, il est brusquement envahi par le souvenir de sa jeunesse, qui le ramènera à la rédaction des Mémoires d'outre-tombe interrompue depuis trois ans. Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau.

A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel.

J'oubliais les catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive.

Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées.

Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable.

Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie.

Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai même pas la certitude de pouvoir achever ces Mémoires.

Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et dans quel lieu les finirai-je ? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois ? Mettons à profit le peu d'instants qui me restent ; hâtons-nous de peindre ma jeunesse tandis que j'y touche encore : le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt, disparaître. Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe, première partie, livre troisième, I.) Lorsqu'il écrivit les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand y consacra une grande partie de sa vie.

Entraîné parfois dans les bouleversements de la vie politique, il interrompit cette rédaction pendant une assez longue durée.

C'est ainsi qu'en 1817, après un arrêt de trois ans, il entreprit de rédiger le troisième livre de la première partie, en expliquant, en quelques lignes, ce qui l'avait amené à reprendre son travail. C'est, nous dit-il, une promenade dans un parc et le chant d'un certain oiseau qui lui remirent en mémoire le cadre familier de son enfance. Ainsi, bien avant la théorie de Baudelaire sur « les correspondances », il associe déjà un son, le chant d'une grive, à une image, les bois de Combourg.

Cette connaissance également du cri des différentes espèces d'oiseaux nous rappelle aussi combien Chateaubriand aimait à se promener dans le parc, combien il était sensible à tous les bruits, à toutes les musiques de la nature.

Mais pour lui, Combourg, c'est avant tout le «domaine paternel».

Son père a produit sur lui une très forte impression car, au château, tout vivait sous la domination de cet homme austère, étrange.

L'écrivain est bientôt envahi par ses souvenirs comme si l'oiseau, tel un magicien, lui avait fait faire un voyage dans le temps et l'espace, et il oublie soudain les épreuves difficiles qu'il vient de subir, il oublie ses déboires dans la vie politique, où il pensait jouer un rôle important et où il n'a trouvé que déceptions.

Il se revoit, jeune, dans ses courses errantes sur les landes bretonnes, il se souvient des sentiments qu'il éprouvait alors.

Lorsqu'il évoque «cette première tristesse...

qui naît d'un désir vague de bonheur...

», il songe certainement aux personnages de rêve qu'il avait créés, à la Sylphide à la fois sœur, maîtresse et muse...

De nombreux poètes, au cours du siècle, reprendront cette même idée : Je fais souvent le rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue et que j'aime et qui m'aime Et qui n'est chaque fois ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre et m'aime et me comprend. Et il compare cet état d'âme d'autrefois à celui d'aujourd'hui.

L'expérience de la vie ne lui a pas apporté le bonheur, la félicité dont il rêvait au temps de sa jeunesse ardente et ambitieuse, et qu'il cherche encore maintenant.

Plus tard, Lamartine, dans une situation semblable, trouvera dans l'oubli cette « félicité » : J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie.

L'oubli seul désormais est ma félicité. Chateaubriand a le sentiment d'avoir fini sa vie bien avant l'heure et nous retrouvons ici l'idée de sa « singularité », d'un homme qui se trouve différent des autres.

Puis il aborde le thème de l'homme et du temps, de l'homme et de sa destinée.

Devant ces problèmes, il ne reste pas indécis, il prend une résolution.

Nous voyons apparaître ici son désir d'action et c action rapide.

Cette philosophie nous, montre bien d'ailleurs qu'il « touche » encore à sa jeunesse, car c'est celle d'un homme jeune dont les souvenirs sont tout proches mais qui songe déjà à l'avenir, qui songe à servir la postérité car il n'a pas perdu tout espoir.

Dans ces quelques lignes, Chateaubriand aborde de nombreux thèmes qui seront repris plus tard par les romantiques.

Mais son style fait aussi de cette page une de sources de l'école nouvelle.

En effet, l'écrivain trouve pour traduire sa pensée les moyens d'expression les plus variés. Ainsi, son vocabulaire est riche et précis.

Il nous donne quelques détails : l'oiseau est une grive et est perché sur « ta plus haute branche d'un bouleau » ; l'auteur connaît donc les espèces d'oiseaux et d'arbres.

Puis, pour donner au texte une atmosphère un peu mystérieuse et fantastique, il nous parle tour à tour de « son magique », « transporté subitement dans le passé», « rivage enchanté», comme s'il s'agissait d'un conte ou d'une légende féerique.

Chateaubriand emploie aussi beaucoup de verbes qui marquent le mouvement, l'action : « j'ai marché », « j'ai fait le tour », « mettons à profit », « hâtons-nous » ; ces impératifs d'ailleurs traduisent une résolution inébranlable, un désir d'action rapide.

Pour insister sur certains mots qui sont les idées-clès du texte, il use des répétitions : « j'étais triste...

première tristesse...

la tristesse que j'éprouve ».

Lorsqu'il veut marquer la vanité de ses efforts, il fait une antithèse entre « une félicité que je croyais atteindre... une félicité insaisissable ». Les points d'interrogation à la fin des phrases nous donnent le sentiment de son incertitude, de son trouble face aux problèmes éternels de l'homme, à ces questions auxquelles personne encore n'a pu donner de réponse. Mais c'est par la construction de la phrase que l'écrivain obtient les effets les plus variés.

Parfois le rythme est régulier, cadencé, la construction est la même dans les deux membres de la phrase pour marquer un parallélisme, une opposition : « le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg...

», « le même chant dans le parc de Montboissier...

» Parfois aussi certaines phrases pourraient être mises en vers. « Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie.

» C'est un rythme ternaire régulier, caractéristique des romantiques et qui est formé de trois octosyllabes.

Le rythme donne donc beaucoup de musicalité à ce texte, accentuée encore par les allitérations ; allitérations en « s » : « si souvent siffler la grive », et en « i » pour traduire le sifflement de l'oiseau, choix de certains verbes qui se terminent par des « e » muets et donnent une impression de longueur et de durée : « Fuient et m'entraînent...

» Donc, nous pouvons dire que Chateaubriand a l'art de jouer du style comme d'un instrument de musique dont il tire les sons les plus variés susceptibles de traduire sa pensée. C'est donc aussi bien par sa facture que par ses idées qu'il peut exprimer ce qu'il ressent, ce qu'il éprouve, et cette sensibilité aiguë alliée à cette connaissance parfaite de la langue, à la beauté de la phrase, le mettent au rang des plus grands poètes romantiques.. »

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