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Bovary, partie 2 chap 1 l'arrivée à Yonville - FLAUBERT

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Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, une nourrice, et l'on fut obligé de réveiller Charles dans son coin, où il s'était endormi complètement, dès que la nuit était venue. Homais se présenta; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités à Monsieur, dit qu'il était charmé d'avoir pu leur rendre quelque service, et ajouta d'un air cordial qu'il avait osé s'inviter lui-même, sa femme, d'ailleurs, était absente. Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de la cheminée. Du bout de ses deux doigts elle prit sa robe à la hauteur du genou, et, l'ayant ainsi remontée jusqu'aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire. Le feu l'éclairait en entier, pénétrant d'une lumière crue la trame de sa robe, les pores égaux de sa peau blanche et même les paupières de ses yeux qu'elle clignait de temps à autre. Une grande couleur rouge passait sur elle selon le souffle du vent qui venait par la porte entrouverte. De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait silencieusement. Madame Bovary, partie 2 chap 1 l'arrivée à Yonville - FLAUBERT

« INTRODUCTION A première vue ce passage ne paraît guère offrir un intérêt particulier. Nous y assistons à l'arrivée de voyageurs que la diligence vient d'amener à destination, à l'accueil qui leur est fait à leur entrée à l'auberge où ils vont se réchauffer et se restaurer. Mais Flaubert est un écrivain réaliste qui sait observer et FLAUBERT 205 reproduire dans sa vérité pittoresque le spectacle quotidien de la vie courante. A travers les gestes, les attitudes, les propos des personnages, il nous fait entrevoir leur caractère, les sentiments qui les animent et qui éclairent leur conduite. Cette page si banale à première vue présente ainsi un triple intérêt : pittoresque, psychologique et dramatique. I. LA PEINTURE PITTORESQUE Écrivain réaliste, Flaubert s'attache à observer et à décrire des détails, insignifiants en apparence, que beaucoup de romanciers jugeraient bon de passer sous silence. Il énumère les voyageurs qui successivement descendent de la diligence. Il s'attarde surtout à décrire Madame Bovary qui, dans la cuisine de l'auberge, présente à la flamme du foyer ses pieds transis. Mais à ces détails insignifiants il donne une valeur pittoresque : il met en valeur la qualité originale que prend chez un être le comportement le plus banal. Il nous fait voir le geste d'Emma qui de l'extrémité de ses deux doigts, avec une élégance qui n'est pas dénuée de recherche, relève délicatement sa robe : pour en suggérer la lenteur il en évoque les temps successifs ; le rythme de la période qui progresse sans hâte, avec des pauses régulières à chaque virgule, contribue fortement à accuser la même impression. Ce dessinateur est aussi un coloriste. Voilà pourquoi il évoque avec justesse la grande clarté que projette sur la jeune femme le foyer qui s'embrase sous l'effet d'un souffle de vent. Il en note à la fois l'intensité et la nuance (c'est une « grande couleur rouge »), le caractère intermittent. Il précise surtout la crudité de cette lumière frisante qui vient de bas en haut et qui en frappant ainsi obliquement accuse tous les reliefs : la trame de la robe et les pores de la peau. La note discrète de caricature n'est pas non plus absente du tableau. L'écrivain note la dissonance entre le geste un peu précieux d'Emma et le cadre prosaïque où elle fait des grâces : c'est au-dessus du gigot qui tourne qu'elle tend élégamment son pied à la flamme. II. L'INTÉRÊT PSYCHOLOGIQUE Mais la qualité pittoresque du tableau est inséparable chez Flaubert de l'intérêt psychologique. S'il restitue avec tant d'exactitude et de relief le comportement des personnages, c'est que ce comportement révèle leur caractère et leurs sentiments. On aurait pu trouver superflu le soin qu'apporte l'écrivain à nous 206 FLAUBERT montrer l'ordre dans lequel les voyageurs descendent de la diligence. Pourtant cet ordre est riche de signification. Si Emma descend la première, c'est qu'elle est entraînée par sa joyeuse impatience. Elle souhaitait vivement ce changement de résidence qui l'amène à Yonvillel'Abbaye. Elle s'ennuyait à mourir à Tostes où exerçait son mari. Elle va avec enthousiasme au-devant du nouveau et de l'inconnu. La petite bonne emboîte naturellement le pas à sa maîtresse qu'elle suit partout comme un chien fidèle. Quant à Charles « qui s'était endormi complètement dans son coin dès que la nuit était venue » et qu'on est obligé de réveiller, il est tout entier dépeint dans cette phrase : il étale son manque de délicatesse — car il s'est naturellement emparé en conquérant, comme le souligne l'emploi de l'adjectif possessif, de la place la plus confortable sans songer un instant à la laisser à sa femme. Dans cette aptitude à s'endormir profondément en toute occasion il manifeste son tempérament lourd et épais. Enfin en bon paysan il s'endort naturellement à la tombée de la nuit. Ce ne sont là que des touches rapides que la scène dans l'auberge permet de compléter. De Madame Bovary nous apprécions, dès l'abord, le souci de distinction dans les manières. Cette fille de fermier aisé, élevée dans un couvent, se plaît à jouer les grandes dames. Et comme elle se ressent néanmoins de ses origines, il lui manque ce sens des nuances et de l'opportunité, signe d'une éducation parfaite. Le raffinement de son geste reste assez déplacé et à la limite du ridicule dans un pareil cadre. Mais sa beauté, sa fraîcheur, la qualité de sa carnation aussi apparaissent en dépit de la lumière brutale. On apprécie au passage aussi son élégance : plutôt que de décrire minutieusement ses vêtements, Flaubert se contente d'un détail suggestif qui au reste est mis naturellement en valeur par l'attitude d'Emma : cette bottine noire qui chausse son pied présenté à la flamme. Bien plus, en même temps qu'il révèle la personnalité de la jeune femme, ce tableau introduit aussi un autre personnage : Léon le clerc de notaire dont nous ne connaissons pas encore l'identité. Sur le plan physique on ne nous montre que la « chevelure blonde ». C'est que, sans doute, elle est l'attribut le plus marquant chez ce jeune homme à la physionomie assez banale. Et le choix même du mot — Flaubert ne parle pas de ses cheveux mais de sa chevelure — évoque je ne sais quel souci d'élégance sans distinction réelle. Mais surtout son silence indique qu'il est subjugué par le spectacle qui s'offre à lui, comme l'emploi de l'imparfait « le regardait » souligne une contemplation qui se prolonge. Et voilà qui nous éclaire sur la vraie signification donnée par le romancier à la description de Madame Bovary. Cette description est faite selon l'optique du jeune homme. Elle exprime tout ce qui frappe les regards de Léon, tout ce qu'il admire d'un œil extasié. La peinture pittoresque s'enrichit donc d'un double intérêt psychologique. III. L'INTÉRÊT DRAMATIQUE Mais cet intérêt psychologique lui-même est étroitement solidaire d'un intérêt dramatique. Ce jeune célibataire qui s'ennuie à Yonvillel'Abbaye ne peut manquer de faire la cour à cette jeune femme si charmante que le hasard vient de mettre sur sa route et son attitude marque assez qu'il a reçu le coup de foudre. De son côté Emma, dont l'imagination se donnait libre cours à Tostes dans la solitude du cœur, Emma qui a soif de nouveau et d'inconnu va s'éprendre de ce jeune homme sentimental en qui tout à l'heure, dans la conversation qui va s'engager, elle découvrira une «âme sœur» romantique comme elle et comme elle exaltée. Ainsi, c'est le début d'une idylle qui s'amorce. Elle marquera fortement, comme on sait, la sensibilité d'Emma. Et la désillusion profonde qu'elle ressentira après la rupture sera un des motifs de son geste de désespoir. CONCLUSION Cette page revêt donc, au sein du roman, en dépit des apparences, une importance de premier plan. Dans la manière dont elle associe étroitement la qualité du pittoresque à la peinture psychologique et à l'intérêt dramatique, elle révèle la maîtrise de l'écrivain et son sens exceptionnel de l'économie des moyens. Surtout, en vrai réaliste, Flaubert sait apprécier et mettre en valeur des détails insignifiants seulement en apparence. Dans la lenteur et la grisaille des jours où tout semble stagner, il fait progresser l'intrigue, à chaque pas, vers son dénouement inexorable. »

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