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BALZAC - Eugénie Grandet

Extrait du document

— Mademoiselle, monsieur votre père ne voudrait ni partager, ni vendre ses biens, ni payer des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut posséder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise entre vous et monsieur votre père… — Cruchot, êtes-vous bien sûr de cela, pour en parler ainsi devant un enfant ? — Laissez-moi dire, Grandet. — Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller. N'est-ce pas, fifille ? — Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse ? demanda Eugénie impatientée. — Eh ! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous renonceriez à la succession de madame votre mère, et laisseriez à votre père l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous assure la nue-propriété… — Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie, donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place où je dois signer. Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille et l'acte, en éprouvant de si violentes émotions qu'il s'essuya quelques gouttes de sueur venues sur son front. — Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à faire enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement à la succession de ta pauvre chère mère défunte, et t'en rapporter à moi pour l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les mois une bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de messes que tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire… Hein ! cent francs par mois, en livres ? — Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père. — Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire observer que vous vous dépouillez… — Eh ! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait ? — Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugénie, tu ne te dédiras point, tu es une honnête fille, hein ? — Oh ! mon père ?… Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer. — Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père ; mais tu lui rends ce qu'il t'a donné : nous sommes quittes. Voilà comment doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te bénis ! Tu es une vertueuse fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. À demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire épouvanté. Vous verrez à bien préparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal. BALZAC - Eugénie Grandet

« L'orientation du commentaire L'intérêt essentiel de ce texte réside dans la peinture des personnages au cours d'une discussion d'intérêt.

A partir du dialogue qui occupe dans la scène une place prépondérante,4 partir, aussi, du comportement de Grandet, vous pouvez déceler leurs traits de caractère et les sentiments qui les agitent.

Mais cette scène présente aussi un intérêt dramatique : on y voit le père Grandet luttant pied à pied pour spolier Eugénie de sa part d'héritage et faire prendre en fin de compte à son profit exclusif des dispositions légales.

Le commentaire peut donc s'orienter successivement vers ces deux points. Introduction Après la mort de sa femme, le père Grandet craint de voir sa fille réclamer la part d'héritage qui lui revient légitimement.

Aussi s'applique-t-il à régler ce problème au plus vite et au mieux de ses intérêts.

La scène a d'abord une valeur dramatique.

Dans la discussion qui s'engage, on voit progressivement s'esquisser et se préciser les intentions de l'avare qui ne ménage rien pour arriver à ses fins.

Le détail des répliques est aussi très riche de sens.

Bien que Balzac ne l'accompagne d'aucune analyse, le lecteur n'a pas de peine à dégager à travers les propos la psychologie des personnages. 1.

Un dialogue dramatique Le dialogue occupe dans la scène une place prépondérante.

Quelques lignes seulement nous peignent, à un moment essentiel de la discussion, l'attitude de Grandet.

Tout le reste du texte se borne à enregistrer les répliques qui s'échangent.

Et il suffit d'en suivre le déroulement pour apprécier l'adresse cauteleuse que déploie Grandet pour aboutir à énoncer, puis à faire adopter son projet.

C'est dans la savante et adroite exécution de ce plan que réside l'intérêt dramatique du passage.

Dans la première partie le notaire prend le plus longuement la parole.

En homme de loi qui connaît son affaire, il développe successivement les mesures à éviter et celles qu'il convient de prendre pour laisser l'héritage dans l'indivision.

Suivant le vœu de Grandet il s'attache à obtenir d'Eugénie qu'elle laisse à son père l'usufruit de sa part d'héritage.

Cette disposition qui priverait la jeune fille^dans l'immédiat, de ce qui lui est dû, aurait au moins l'avantage de sauvegarder ses droits dans l'avenir.

Mais le père Grandet veut encore davantage.

C'est lui qui prend alors la direction du débat.

Il ne ménage aucun moyen de pression pour obtenir d'Eugénie qu'elle se plie à une renonciation totale.

Il a tôt fait de couper court aux observations du notaire et au cours d'une dernière intervention où sa joie déborde, il s'empresse de faire prendre à Cruchot, dans les moindres délais, des dispositions irrévocables qui consacreront la spoliation d'Eugénie. 2.

Les personnages Au cours de cette conversation chacun des personnages se révèle.

Cruchot apparaît comme un homme de loi qui connaît son métier et qui expose avec précision et clarté le détail des dispositions légales.

On comprend qu'il utilise à cet effet des termes techniques sans doute indispensables en la matière mais dans la seconde de ses répliques, au moins, il cède de toute évidence à un certain pédantisme.

Il ne lui déplaît pas de multiplier les formules savantes qui donnent une idée avantageuse de ses compétences : « vous...

laisseriez à votre père l'usufruit de tous les bien indivis entre vous, et dont il vous assure la nue propriété ».

Ses phrases longues et lentes se déploient avec toute la majesté qui convient.

Et soucieux de montrer sa rigueur d'esprit il lie ses phrases d'une manière assez pesante (« Donc, pour cela »...).

Mais ce notaire est aussi un homme honnête.

Il s'efforce de présenter objectivement les choses, emploie sans cesse des verbes au conditionnel qui laissent dans l'hypothétique et dans l'éventuel les dispositions souhaitées par Grandet (« Votre père ne voudrait...

il faudrait...

vous renonceriez...

et laisseriez »).

Il ne donne pas d'injonctions. Il entend laisser à Eugénie son libre arbitre.

Mais cet homme honnête est aussi un homme faible.

Il est dominé, subjugué par la forte personnalité de Grandet.

S'il tente de prévenir Eugénie des conséquences graves qui découleraient de son acceptation il se laisse docilement imposer silence par l'avare.

Il est vrai que la docilité et l'indifférence d'Eugénie ne laissaient guère d'efficacité à son intervention.

Enfin, il reste muet donc consentant et soumis lorsqu'il reçoit de Grandet des ordres d'exécution.

Il est « épouvanté » mais docile. Eugénie ne révèle pas ici la force de caractère dont elle avait récemment donné la preuve à deux reprises, en s'opposant avec sang-froid et fermeté à son père.

C'est que, dans ces deux cas, il ne s'agissait pas d'elle mais de Charles, son cousin tendrement aimé.

Elle avait hautement affirmé son droit de disposer en sa faveur de l'or qui lui appartenait.

Elle avait aussi empêché Grandet de s'approprier sans vergogne un nécessaire précieux que le jeune homme, en partant, lui avait laissé en dépôt.

Mais à présent il ne s'agit plus que d'elle-même et de ses propres intérêts.

En outre, dans la détresse où l'a laissée la mort de sa mère, elle est tout entière à sa douleur et les problèmes d'argent n'ont aucune importance à ses yeux auprès de la perte qu'elle vient de subir.

Tous les détails matériels qui pourraient l'arracher à sa peine lui paraissent insupportables et elle a seulement le désir qu'on la laisse en paix.

Voilà pourquoi elle ne tente même pas de comprendre les explications du notaire et s'apprête à donner sans contrôle la signature qu'on lui demande (« Donnez-moi l'acte et montrez-moi la place où je dois signer »).

Sa soumission à la volonté de son père n'est en fait qu'une réaction de lassitude et d'indifférence (« Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père »). La rareté et la brièveté de ses répliques montrent à quel point elle veut rester extérieure à ces problèmes matériels. En face de la veulerie du notaire et de l'indifférence de sa fille, l'avare n'aura point de peine à imposer sa volonté. Pourtant, étant donné l'importance de l'enjeu, il ne négligera rien pour emporter la décision.

Il se montre d'abord adroit et retors.

Au début il s'efface devant l'homme de loi dont l'autorité et la compétence en la matière doivent en imposer. »

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