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Aragon, Prose du bonheur et d'Elsa

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J'étais celui qui sait seulement être contre Celui qui sur le noir parie à tout moment Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant (5) Que serais-je sans toi que ce balbutiement Un bonhomme hagard* qui ferme sa fenêtre Le vieux cabot* qui parle des anciennes tournées L'escamoteur* qu'on fait à son tour disparaître Je vois parfois celui que je n'eus manqué d'être (10) Si tu n'étais venue changer ma destinée Et n'avais relevé le cheval couronné* Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière Chaque mot de mon chant c'est de toi qu'il venait Quand ton pied s'y posa je n'étais qu'une pierre (15) Ma gloire et ma grandeur seront d'être ton lierre Le fidèle miroir où tu te reconnais Je ne suis que ton ombre et ta menue monnaie J'ai tout appris de toi sur les choses humaines Et j'ai vu désormais le monde à ta façon (20) J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines Comme au passant qui chante on reprend sa chanson J'ai tout appris de toi jusqu'au sens de frisson J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne (25) Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu Que le bonheur n'est pas un quinquet* de taverne Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux Tu m'as pris par la main comme un amant heureux (30) Aragon, Prose du bonheur et d'Elsa

« J’étais celui qui sait seulement être contre Celui qui sur le noir parie à tout moment Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant (5) Que serais-je sans toi que ce balbutiement Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre Le vieux cabot qui parle des anciennes tournées L’escamoteur qu’on fait à son tour disparaître Je vois parfois celui que je n’eus manqué d’être (10) Si tu n’étais venue changer ma destinée Et n’avais relevé le cheval couronné Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière Chaque mot de mon chant c’est de toi qu’il venait Quand ton pied s’y posa je n’étais qu’une pierre (15) Ma gloire et ma grandeur seront d’être ton lierre Le fidèle miroir où tu te reconnais Je ne suis que ton ombre et ta menue monnaie J’ai tout appris de toi sur les choses humaines Et j’ai vu désormais le monde à ta façon (20) J’ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines Comme au passant qui chante on reprend sa chanson J’ai tout appris de toi jusqu’au sens de frisson J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne (25) Qu’il fait jour à midi qu’un ciel peut être bleu Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux Tu m’as pris par la main comme un amant heureux (30) Aragon, Prose du bonheur et d’Elsa Le roman inachevé est un long poème publié en 1956 dans lequel Aragon fait un retour en arrière sur sa vie, établit une sorte de bilan provisoire, analyse ses évolutions et s'interroge sur le sens de son parcours d'homme et d'écrivain. Au cœur du poète comme au cœur de son œuvre s'inscrit le nom d'Eisa, la femme qu'il aime depuis trente ans, depuis cet instant où elle est venue changer sa destinée. « Prose du bonheur et d'Eisa » est l'évocation de cette métamorphose du poète, arraché à la solitude et au désespoir par l'amour. Dans cet extrait composé de trente alexandrins regroupés en cinq sizains, s'élève un « cantique à Eisa », l'inspiratrice inséparable de l'écrivain. Écrire le « roman inachevé » de sa vie, c'est pour Aragon dire ce qu'il était jadis, dans un passé évoqué par l'imparfait du premier vers. Il tente de lire dans cette évocation, d'un être négatif (« J'étais celui qui sait seulement être contre », v. 1) l'image de celui qu'il aurait pu devenir sans Eisa. A partir des couleurs funèbres d'hier (époque de pessimisme symbolisée par l'image du joueur « qui sur le noir parie à tout moment », v. 2), il dessine celles tout aussi sinistres d'une vie gâchée. C'est à travers une série de métaphores que le poète reconstruit fictivement cette existence au conditionnel qui a, grâce à la rencontre d'Eisa, la valeur d'un irréel du présent. « Que serais-je sans toi » (v. 3) : cette interrogation ouvre la voie à un triste rêve développé dans les premières strophes. Cauchemar d'une vie sans amour suggéré par l'image du « cœur au bois dormant » (v. 5), angoisse d'une vie sans espoir immobilisée dans le temps (« cette heure arrêtée au cadran de la montre », v. 4), vie sans perspective, sans ouverture (« Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre », v. 7), sans communication (« ce balbutiement », v. 6), existence vouée au démon de la nostalgie (« Le vieux cabot parlant des anciennes tournées », v. 8) et à l'humiliation de la souffrance (« le cheval couronné », v. 12). L'utilisation de termes péjoratifs dévalue encore cette vie marquée par le vieillissement prématuré (« Un bonhomme hagard », v. 7 ; « Le vieux cabot », v. 8) et l'absence d'authenticité (« L'escamoteur », v. 9). Mais à travers ces portraits rapides esquissés avec ironie en un vers, ce qui affleure, c'est la crainte de l'inerte, de la mort elle-même. La vie d'Aragon sans Eisa serait celle d'un mort-vivant. Existence peu à peu réduite (restriction de la tournure « Que serais-je sans toi que... », v. 3, 5, 6), arrêtée (métaphores du cœur et de la montre dans la première strophe), pétrifiée (« Quand ton pied s'y posa je n'étais qu'une pierre », v. 15), étouffée (le « balbutiement », v. 6), supprimée (« L'escamoteur qu'on fait à son tour disparaître », v. 9). Le passage du registre humain (« Un bonhomme », v. 7) au registre animal («le cheval», v. 12) puis à l'inanimé («une pierre », v. 15) traduit également cette dégradation. On notera, enfin, la rime significative entre « être » et « disparaître » (deuxième strophe, v. 7, 9 et 10). Pourtant, cette angoisse de la solitude, du vieillissement et de la mort peut être conjurée. À la vision de la vie sans »

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