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Boule de Suif de Guy de Maupassant


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Guy Goffette : Prière pour aller au paradis avec Jammes (Le Pêcheur d'eau, 1995).

Guy Goffette : Prière pour aller au paradis avec Jammes (Le Pêcheur d'eau, 1995). [Guy Goffette est né en 1947 dans la Lorraine belge]. N'importe si Dieu a de la barbe qui grésille comme du vieux tabac de sacristie (c'est un peu cette odeur-là de suif ou de saindoux brûlé qui tient le fond de la mémoire et qui l'empêche de sombrer tout à fait dans les dorures et dans l'oubli) ou s'il est glabre1, s'il fleure le savon de Marseille ou d'Anvers - j'invente naturellement mais est-ce qu'on sait ? On est devenu si savant aujourd'hui de tous côtés qu'il n'y a plus moyen de penser librement de travers comme un nuage en passant qui oublie de pleuvoir et attrape un zéro dans son bulletin de météorologie - n'importe donc si le bon Dieu a des bajoues et du ventre, s'il a soif et se pâme devant un ballon2 de rouge au goût de myosotis et d'orties, ou s'il n'est qu'un bond de la lumière entre les galaxies (s'il y a des lapins là-haut et s'ils sont bleus dans ta bruyère qu'on entend parfois trembler la nuit quand les poules du Père Fouettard sont couchées, qui le sait, dites, qui ?) du moins ne porte-t-il pas un autre étendard que celui du vent frais. La Légion d'honneur, il s'en balance bien, et Francis dont l'Académie3 n'a pas voulu a fait de même, lissant sa barbe de sacristain - les clochettes, il y en a partout dans les prairies, qui tintent en ce moment, ça suffit aux bêtes pour que le ciel les reconnaisse et leur ouvre une porte qui n'est dérobée qu'aux yeux. Jammes, s'il a mis dans son vin un peu trop d'eau de Lourdes4, c'est que la vie est un rude chemin pour qui marche dans son ombre comme dans un livre de botanique et n'a d'autre fortune que des noms fleuris qui n'ont pas cours en bourse et pas d'entrée chez les fleuristes des capitales et des rois. Ô Jammes, elle était donc si profonde la plaie ouverte en ton coeur un soir d'été plein d'abeilles par la tant belle nue5 quand elle partit avec un monsieur qui est en résidence à Suez qu'il ait fallu toute l'eau du Gave et le baptiste6 Claudel7, et Gide7 en acolyte, rien de moins, pour encalminer8 l'amer en son île, ô vieux Christophe Colomb aux prises avec le feu d'Orthez, et réparer le trou du coeur avec des feuilles comme la haie des poules après la percée du renard d'or. C'est un peu grâce à lui du reste, comme s'il avait laissé une griffe dans ta chaussure, que ton vers continue de boiter sur les chemins du ciel. À présent, Jammes, qu'au carrefour du paradis, tu règles la circulation - Priorité aux jeunes filles pâles et nues, aux ânes qui sourient ! ferme les yeux, je t'en prie, sur le malotru qui roule à gauche et prend des chemins de traverse pour dire cette vie à vau-l'eau qui le dépasse de tous côtés comme un champ par l'orage en plein midi, et le ciel est au bas du talus, et sa foi d'enfant, ce grand jeu d'images tressautantes que grand-père lui détaillait. Ferme les yeux, Jammes, pour qu'au jour dit la route me soit ouverte, que le gosse d'hier debout sur son vélo, ayant repris mon vieux fonds de commerce, triomphe enfin du doute, du mal amour et de l'oubli. Ô Seigneur qui dormez entre la camomille et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente croire au paradis des ânes, et qu'il me sera donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue, de braire tout doucement sur la grimpette étroite qui borde les nuages et qui mène tout droit entre les bras du vieux poète délicieux. 1. Glabre : sans barbe. 2. Un ballon : un verre. 3. L'Académie : il s'agit de l'Académie française. 4. L'eau de Lourdes : l'eau bénite de la grotte des apparitions, au bord du Gave, le torrent qui passe à Lourdes. 5. "La tant belle nue" : alors que le poète vivait un amour partagé, les parents de la jeune fille s'opposent au mariage et lui font épouser un homme riche. La crise vécue alors par Jammes débouchera sur sa conversion au catholicisme. 6. Le baptiste : qui baptise ou donne le baptême chrétien. 7. Écrivains français contemporains de Francis Jammes. Claudel était un fervent catholique. 8. Encalminer : Terme de marine. Immobiliser par manque de vent.
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Maupassant: Boule de suif.

Maupassant: Boule de suif. Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes: "Il fait faim", dit-il. Alors sa femme atteignit un paquet ficelé d'où elle fit sortir un morceau de veau froid. Elle le découpa proprement par tranches minces et fermes, et tous deux se mirent à manger. "Si nous en faisions autant", dit la comtesse. On y consentit et elle déballa les provisions préparées pour les deux ménages. C'était, dans un de ces vases allongés dont le couvercle porte un lièvre en faïence, pour indiquer qu'un lièvre en pâté gît au-dessous, une charcuterie succulente, où de blanches rivières de lard traversaient la chair brune du gibier, mêlée à d'autres viandes hachées fin. Un beau carré de gruyère, apporté dans un journal, gardait imprimé: "faits divers" sur sa pâte onctueuse. Les deux bonnes soeurs développèrent un rond de saucisson qui sentait l'ail; et Cornudet, plongeant les deux mains en même temps dans les vastes poches de son paletot-sac, tira de l'une quatre oeufs durs et de l'autre le croûton d'un pain. Il détacha la coque, la jeta sous ses pieds dans la paille et se mit à mordre à même les oeufs, faisant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, là-dedans, des étoiles. Boule de suif, dans la hâte et l'effarement de son lever, n'avait pu songer à rien; et elle regardait, exaspérée, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une colère tumultueuse la crispa d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d'injures qui lui montait aux lèvres; mais elle ne pouvait pas parler tant l'exaspération l'étranglait. Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l'avaient sacrifiée d'abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu'ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de bordeaux; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants; mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes, se détachant des yeux, roulèrent lentement sur ses joues. D'autres les suivirent plus rapides coulant comme les gouttes d'eau qui filtrent d'une roche, et tombant régulièrement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu'on ne la verrait pas. Mais la comtesse s'en aperçut et prévint son mari d'un signe. Il haussa les épaules comme pour dire: "Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute." Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe, et murmura: "Elle pleure sa honte." Les deux bonnes soeurs s'étaient remises à prier, après avoir roulé dans un papier le reste de leur saucisson.
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Aloysius BERTRAND (1807-1841) (Recueil : Gaspard de la nuit) - Départ pour le sabbat

Aloysius BERTRAND (1807-1841) (Recueil : Gaspard de la nuit) - Départ pour le sabbat

Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe
à la bière, et chacun d'eux avait pour cuillère l'os
de l'avant-bras d'un mort.

La cheminée était rouge de braise, les chandelles
champignonnaient dans la fumée, et les assiettes
exhalaient une odeur de fosse au printemps.

Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait
comme geindre un archet sur les trois cordes d'un
violon démantibulé.

Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table,
à la lueur du suif, un grimoire où vint s'abattre une
mouche grillée.

Cette mouche bourdonnait encore lorsque de son ventre
énorme et velu une araignée escalada les bords du magi-
que volume.

Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par
la cheminée, à califourchon qui sur le balai, qui sur
les pincettes, et Maribas sur la queue de la poêle.
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Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Poèmes divers) - Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre

Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Poèmes divers) - Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
Invisible aux regards de l'univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste coeur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux.
De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange
Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,
Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné
Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans ; - la gorge déjà basse
Pend de chaque côté comme une calebasse,
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords,

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole
Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,
Je la lèche en silence avec plus de ferveur
Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
Et je devine au bruit de son souffle brutal
Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants,
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
Et redoute bien moins la faim et ses tourments
Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d'une rue égarée,
Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d'hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.
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Victor HUGO (1802-1885) (Recueil : Les quatre vents de l'esprit) - Ecrit après la visite d'un bagne

Victor HUGO (1802-1885) (Recueil : Les quatre vents de l'esprit) - Ecrit après la visite d'un bagne

Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne.
Quatrevingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l'école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d'une croix.
C'est dans cette ombre-là qu'ils ont trouvé le crime.
L'ignorance est la nuit qui commence l'abîme.
Où rampe la raison, l'honnêteté périt.

Dieu, le premier auteur de tout ce qu'on écrit,
A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
Les ailes des esprits dans les pages des livres.
Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut
Planer là-haut où l'âme en liberté se meut.
L'école est sanctuaire autant que la chapelle.
L'alphabet que l'enfant avec son doigt épelle
Contient sous chaque lettre une vertu ; le coeur
S'éclaire doucement à cette humble lueur.
Donc au petit enfant donnez le petit livre.
Marchez, la lampe en main, pour qu'il puisse vous suivre.

La nuit produit l'erreur et l'erreur l'attentat.
Faute d'enseignement, on jette dans l'état
Des hommes animaux, têtes inachevées,
Tristes instincts qui vont les prunelles crevées,
Aveugles effrayants, au regard sépulcral,
Qui marchent à tâtons dans le monde moral.
Allumons les esprits, c'est notre loi première,
Et du suif le plus vil faisons une lumière.
L'intelligence veut être ouverte ici-bas ;
Le germe a droit d'éclore ; et qui ne pense pas
Ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre.
Songeons-y bien, l'école en or change le cuivre,
Tandis que l'ignorance en plomb transforme l'or.

Je dis que ces voleurs possédaient un trésor,
Leur pensée immortelle, auguste et nécessaire ;
Je dis qu'ils ont le droit, du fond de leur misère,
De se tourner vers vous, à qui le jour sourit,
Et de vous demander compte de leur esprit ;
Je dis qu'ils étaient l'homme et qu'on en fit la brute ;
Je dis que je nous blâme et que je plains leur chute ;
Je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés ;
Je dis que les forfaits dont ils se sont souillés
Ont pour point de départ ce qui n'est pas leur faute ;
Pouvaient-ils s'éclairer du flambeau qu'on leur ôte ?
Ils sont les malheureux et non les ennemis.
Le premier crime fut sur eux-mêmes commis ;
On a de la pensée éteint en eux la flamme :
Et la société leur a volé leur âme.
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Jean-Jacques LEFRANC DE POMPIGNAN (1709-1784) - Le château d'If

Jean-Jacques LEFRANC DE POMPIGNAN (1709-1784) - Le château d'If

Nous fûmes donc au château d'If.
C'est un lieu peu récréatif.
Défendu par le fer oisif
De plus d'un soldat maladif,
Qui, de guerrier jadis actif,
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif,
Par bon ordre on retient captif,
Dans l'enceinte d'un mur massif,
Esprit libertin, coeur rétif
Au salutaire correctif
D'un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
À la triste lueur du suif,
Jouit, pour seul soporatif,
Du murmure non lénitif
Dont l'élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif,
Je jurai, d'un ton expressif,
De vous le peindre en rime en if,
Ce fait, du roc désolatif
Nous sortîmes d'un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif,
En répétant d'un ton plaintif,
Dieu nous garde du château d'If !
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François VILLON (1431-x) (Recueil : Le testament) - Ballade (En riagal, en arsenic rocher)

François VILLON (1431-x) (Recueil : Le testament) - Ballade (En riagal, en arsenic rocher)

En riagal, en arsenic rocher,
En orpiment, en salpêtre et chaux vive,
En plomb bouillant pour mieux les émorcher,
En suif et poix détrempée de lessive
Faite d'étrons et de pissat de juive,
En lavailles de jambes à meseaux,
En raclure de pieds et vieux houseaux,
En sang d'aspic et drogues venimeuses,
En fiel de loups, de renards et blaireaux,
Soient frites ces langues ennuyeuses !

En cervelle de chat qui hait pêcher,
Noir et si vieil qu'il n'ait dent en gencive,
D'un vieil mâtin qui vaut bien aussi cher,
Tout enragé, en sa bave et salive,
En l'écume d'une mule poussive
Détranchée menue à bons ciseaux,
En eau où rats plongent groins et museaux,
Raines, crapauds et bêtes dangereuses,
Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,
Soient frites ces langues ennuyeuses !

En sublimé dangereux à toucher,
Et ou nombril d'une couleuvre vive,
En sang qu'on voit ès palettes sécher
Sur les barbiers quand pleine lune arrive,
Dont l'un est noir, l'autre plus vert que cive,
En chancre et fic, et en ces claires eaues
Où nourrices essangent leurs drapeaux,
En petits bains de filles amoureuses
(Qui ne m'entend n'a suivi les bordeaux)
Soient frites ces langues ennuyeuses !

Prince, passez tous ces friands morceaux,
S'étamine, sac n'avez ou bluteaux,
Parmi le fond d'unes braies breneuses ;
Mais, par avant, en étrons de pourceaux
Soient frites ces langues ennuyeuses !
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