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Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre; Dittmer et Hussonnet la saluaient, elle leur tendit la main; elle la tendit également à Frédéric; et il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa peau.
Il quitta ses amis ; il avait besoin d'être seul. Son coeur débordait. Pourquoi cette main offerte? Était-ce un geste irréfléchi ou un encouragement? « Allons donc! je suis fou! » Qu'importait d'ailleurs, puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans son atmosphère.
Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait, en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades grises, leurs fenêtres closes ; et il songeait dédaigneusement à tous ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût ! Il n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de rien; et, battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide l'enveloppa; il se reconnut au bord des quais. Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au-delà, sur les toits; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement; un vent léger soufflait.
Il s'était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût appelé.
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Gustave FLAUBERT - L'éducation sentimentale
[Le héros, Frédéric, lancé dans la société parisienne, se rend à une des
réceptions que le banquier Dambreuse et sa femme donnent le soir, dans leur
hôtel particulier.]
[...] Frédéric s'avança dans le salon.
La lumière était faible, malgré les lampes posées dans les coins ; car
les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaient parallèlement trois
larges carrés d'ombre noire. Des jardinières, sous les tableaux,
5 occupaient jusqu'à hauteur d'homme les intervalles de la muraille ; et
une théière d'argent avec un samovarl se mirait au fond, dans une
glace. Un murmure de voix discrètes s'élevait. On entendait des
escarpins craquer sur le tapis.
Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée par un
grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d'été, et, un peu plus
Foin, Mmc Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe de taffetas
lilas avait des manches à crevés2, d'où s'échappaient des bouillons de
mousseline, le ton doux de l'étoffe se mariant à la nuance de ses
cheveux ; et elle se tenait quelque peu renversée en arrière, avec le
bout de son pied sur un coussin - tranquille comme une oeuvre d'art
pleine de délicatesse, une fleur de haute culture.
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Gustave FLAUBERT, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, 8 octobre 1859.
[Croisset, 8 octobre 1859]
Vous devez croire que je vous ai oubliée ! Il n'en est rien. Mais il faut pardonner un peu de paresse à un pauvre homme qui garde la plume à la main toute la journée et qui se couche le soir, ou plutôt le matin, éreinté comme un casseur de cailloux.
Dans votre dernière lettre du 23 juin, vous me disiez que vous deviez aller à Nantes. Avez-vous fait ce voyage et vous en êtes-vous bien trouvée ? Non, n'est-ce pas ? Quand on a une douleur, on la porte avec soi partout. Les plaies ne se déposent pas comme les vêtements, et celles que nous aimons, celles qu'on gratte toujours et qu'on ravive ne guérissent jamais. Je ne puis rien faire pour vous que vous plaindre, pauvre âme souffrante ! Tout ce que je vous dirais, vous le savez; tous les conseils que je vous donnerais, on vous les donne.
Mais pourquoi n'êtes-vous pas plus obéissante et n'essayez-vous pas ? J'ai vu des personnes dans un état déplorable finir par se trouver mieux à force de recevoir du monde, d'entendre de la musique, d'aller au théâtre, etc. Venez donc un hiver à Paris et prenez avec vous une jeune fille gaie qui vous mènera partout. Le spectacle de la gaieté rend heureux quand on a le coeur bon. Faites l'éducation d'un enfant intelligent, vous vous amuserez à voir son esprit se développer. Pendant que vous étiez dans vos souffrances, j'étais dans les miennes; j'ai été physiquement malade le mois dernier, par suite d'une longue irritation nerveuse due à des inquiétudes et tracas domestiques. Les difficultés de mon travail y avaient peut-être aussi contribué. J'écris un gros livre; il est lourd et il me pèse quelquefois.
Enfin, me voilà bientôt à moitié; j'ai presque écrit six chapitres ! Il m'en reste encore sept. Vous voyez que j'ai encore de la besogne. Une chose magnifique vient de paraître : la Légende des Siècles, de Hugo. Jamais ce colossal poète n'avait été si haut. Vous qui aimez l'idéal et qui le sentez, je vous recommande les histoires de chevalerie qui sont dans le premier volume. Quel enthousiasme, quelle force et quel langage ! Il est désespérant d'écrire après un pareil homme. Lisez et gorgez-vous de cela, car c'est beau et sain. Je suis sûr que le public va rester indifférent à cette collection de chefs-d'oeuvre ! Son niveau moral est tellement bas, maintenant ! On pense au caoutchouc durci, aux chemins de fer, aux expositions, etc., à toutes les choses du pot-au-feu et du bien-être; mais la poésie, l'idéal, l'Art, les grands élans et les nobles discours, allons donc !
A propos de choses élevées, lisez donc les travaux de Renan1. Que dites-vous de tous les mandements des évêques à propos de l'Italie ? Comme c'est triste ! II est immonde, ce clergé qui défend et bénit toutes les tyrannies, jette l'anathème2 à la liberté, n'a d'encens que pour le pouvoir et se vautre bassement devant la chose reçue; quand même, toutes ces soutanes qui se cousent au drap du trône me font horreur !
Avez-vous lu la Question romaine, d'Edmond About ? Cela est très spirituel et très vrai pour quiconque a vu l'Italie; on ne peut faire à ce livre aucune objection sérieuse, et néanmoins ce n'était pas là ce qu'il fallait dire. La question devait être prise de plus haut; cela manque de maîtrise. - II me semble que tout craque sur la terre depuis la Chine jusqu'à Rome. - Le musulmanisme, qui va mourir aussi, se convulsionne. Nous verrons de grandes choses. J'ai peur qu'elles ne soient funèbres.
Adieu, je vous serre les mains bien affectueusement.
Le verre de votre portrait accroché dans ma chambre, sur une porte, s'est fêlé ces jours-ci. J'ai de ces superstitions. Vous est-il arrivé quelque malheur ?
1. Penseur et écrivain contemporain de Flaubert
2. Condamne.
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Gustave FLAUBERT, Lettre à Jeanne de Tourbey, Croisset, 8 octobre 1859.
[Croisset,] samedi 8 [octobre 1859].
C'est moi ! M'avez-vous oublié ? Rassurez-moi bien vite en me disant que non, n'est-ce pas ? Je n'ai rien à vous conter si ce n'est que je m'ennuie de vous démesurément. Voilà ! et que je songe à votre adorable personne avec toutes sortes de mélancolies profondes. Qu'êtes-vous devenue cet été ? Avez-vous été aux bains de mer, etc., etc.? Êtes-vous maintenant revenue de Neuilly ? Est-ce dans le boudoir de la rue de Vendôme que se retrouvent vos grâces de panthère et votre esprit de démon ? Comme je rêve souvent à tout cela ! Je vous suis, de la pensée, allant et venant partout, glissant sur vos tapis, vous asseyant mollement sur les fauteuils, avec des poses exquises !
Mais une ombre obscurcit ce tableau..., à savoir la quantité de messieurs qui vous entourent (braves garçons du reste). Il m'est impossible de penser à vous, sans voir en même temps des basques d'habits noirs à vos pieds. Il me semble que vous marchez sur des moustaches comme une Vénus indienne sur des fleurs. Triste jardin !
Et les leçons de musique ? Faisons-nous des progrès ? Et les promenades à cheval ? A-t-on toujours cette petite cravache dont on cingle les gens ? Comme si vous aviez besoin de cela pour les faire souffrir ! Quant à votre serviteur indigne, il a été le mois dernier assez malade, par suite d'ennuis dont je vous épargne le détail. J'ai travaillé. Je n'ai pas bougé de chez moi. J'ai regardé les clairs de lune, la nuit, je me suis baigné dans la rivière quand il faisait chaud, j'ai pendant quatre mois supporté la compagnie de bourgeois et surtout de bourgeoises dont ma maison était pleine - et, il y a aujourd'hui trois semaines, j'ai failli passer sous une locomotive ! Oui, j'ai manqué être écrasé comme un chien ! Hélas ! aucune "amante" ne serait venue sur "ma tombe isolée" et le "pâtre de la vallée1", etc.
Dans deux mois, j'espère vous revoir, revenir me mettre à vos genoux, et causer comme les autres hivers de philosophie sentimentale, tout en regardant vos yeux qui rient si franchement et qui pensent si fort.
Je me précipite sous la semelle de vos pantoufles, et, tout en les baisant, je répète que je suis tout à vous.
Amitiés de ma part à Fournier, si ça ne vous dérange pas...
1. allusions à la poésie de Lamartine.
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Gustave Roud, Air de solitude, 1945.
Extrême-automne
Qu'il est donc rapide, le glissement d'une saison moribonde vers la saison future ! Hier encore (il semble que c'était hier), ce grand pays sous le soleil sec de septembre s'abandonnait aux charrues. Elles ouvraient dans l'herbe rase des prairies de longues blessures roses d'heure en heure élargies. À la pointe du dernier sillon, Fernand, l'épaule nue et dorée comme au plein de l'été, une main sur le soc1 éblouissant, portait de l'autre à ses lèvres une pomme si rouge que le ciel autour d'elle avivait son bleu trop doux. Les chevaux las s'endormaient au repos et leurs crinières, en se penchant vers le sommeil, démasquaient par à-coups le ruban d'horizon, ses pans de collines, ses villages minuscules délicatement dessinés, avec le compte exact des toitures et des arbres leurs couleurs posées côte à côte sans une bavure, à peine amorties au fond de l'air mûri comme un vin d'or. [...]
1. soc : fer de charrue servant à labourer.
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Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, I, 1 (1869)
La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabac, puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges [le voyageur dont Frédéric Moreau vient de faire la connaissance] donna des conseils au jeune homme ; il exposait des théories, narrait des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitait tout cela d'un ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.
Il était républicain ; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu'il appelait familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il les encouragea.
Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il marmotta vite un long calcul, afin de savoir "combien chaque coup de piston, à tant de fois par minute, devait, etc.". - Et la somme trouvée, il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux affaires.
Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine :
- Jacques Arnoux, propriétaire de l'Art industriel, boulevard Montmartre.
Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire :
- Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle pleure.
Il disparut.
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Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale (1869)
« Le dessert était fini ; on passa dans le salon, tendu, comme celui de la Maréchale, en damas jaune, et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec ; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures ; Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque, qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leus moeurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIXe siècle ; Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.
- Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers ?
Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric "quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière".
Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par les épaules. "Mais je deviens bête !" Et, prenant Dussardier à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.
Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de rien. »
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Gustave Flaubert, Madame Bovary (1856)
« C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie, dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d'abord c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour dans des niches constellées d'étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet. »
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Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet.
« Le curé, avant de partir, confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant, salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après le dessert.
Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes à l'eau-de-vie, et fit encore trois tours dans la grande allée ; en passant près du tilleul, le bas de sa robe s'accrocha, et ils l'entendirent qui murmurait : "Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre !"
Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur ressentiment.
Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites choses par-ci par-là ; et cependant les convives s'étaient gorgés comme des ogres, preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement provenait de la plus noire jalousie ; et s'échauffant tous les deux :
"Ah ! l'eau manque dans le bassin ! Patience, on y verra jusqu'à un cygne et des poissons !
- À peine s'ils ont remarqué la pagode !
- Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d'imbécile !
- Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi inconvenance ? Est-ce qu'on n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine ? Je veux même m'y faire enterrer !
- Ne parle pas de ça !" dit Pécuchet. »
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Gustave Flaubert : Lettre à Louise Colet (1853).
[Louise Colet, auteur de poèmes, nouvelles, romans, entretint une longue correspondance littéraire et amoureuse avec Flaubert.]
Toi, je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai pas. Tu es, et resteras seule, et sans comparaison avec nulle autre. C'est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d'autres costumes que les tiens ? L'idée que tu es ma maîtresse me vient rarement, ou du moins tu ne te formules pas devant moi par cela. Je contemple (comme si je la voyais) ta figure tout éclairée de joie, quand je lis tes vers en t'admirant, alors qu'elle prend une expression radieuse d'idéal, d'orgueil et d'attendrissement. Si je pense à toi au lit, c'est étendue, un bras replié, tout nue, une boucle plus haute que l'autre, et regardant le plafond. Il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera. Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N'ai-je pas fait tout pour te quitter ? N'as-tu pas fait tout pour en aimer d'autres ? Nous sommes revenus l'un à l'autre, parce que nous étions faits l'un pour l'autre.
Je t'aime avec tout ce qui me reste de coeur. Avec les lambeaux que j'en ai gardés. Je voudrais seulement t'aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir ! moi qui voudrais te voir en l'accomplissement de tous tes désirs.
A Louise Colet. 21 août 1853.
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Gustave FLAUBERT, Lettre à Victor Hugo, Croisset, 15 juillet 1853.
[Grand admirateur de Victor Hugo, Flaubert entretint avec lui une relation épistolaire, en particulier après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte; Victor Hugo est alors en exil.]
Croisset, 15 juillet [1853]
Comment vous remercierai-je, Monsieur, de votre magnifique présent1 ? Et qu'ai-je à dire ? si ce n'est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie: "C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison !" Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.
Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement
Chatouillé de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse
comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre, autres et pires cent fois que son dragon-taureau2.
L'exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons! Les infamies particulières découlent de la turpitude politique et l'on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L'atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l'air ! de l'air ! Aussi j'ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J'écoute passer les grands coups d'ailes de votre Muse et j'aspire, comme le parfum des bois, ce qui s'exhale des profondeurs de votre style.
Et d'ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin.
Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l'importance d'une aventure.
Je m'arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c'est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant3 sans craindre la correspondance.
Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l'Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit, cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l'Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l'Art et de la Liberté !
A vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.
Ex imo4.
1. Victor Hugo avait joint à une de ses lettres à Flaubert son propre portrait peint par son fils.
2. Allusion au monstre mythique évoqué par Racine dans Phèdre.
3. Flaubert aide Victor Hugo à faire parvenir clandestinement des lettres en France.
4. Signifie : du très humble.
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Gustave FLAUBERT, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, 8 octobre 1859.
[Mademoiselle Leroyer de Chantepie est une admiratrice de Flaubert, devenue peu à peu une confidente].
[Croisset, 8 octobre 1859]
Vous devez croire que je vous ai oubliée ! Il n'en est rien. Mais il faut pardonner un peu de paresse à un pauvre homme qui garde la plume à la main toute la journée et qui se couche le soir, ou plutôt le matin, éreinté comme un casseur de cailloux.
Dans votre dernière lettre du 23 juin, vous me disiez que vous deviez aller à Nantes. Avez-vous fait ce voyage et vous en êtes-vous bien trouvée ? Non, n'est-ce pas ? Quand on a une douleur, on la porte avec soi partout. Les plaies ne se déposent pas comme les vêtements, et celles que nous aimons, celles qu'on gratte toujours et qu'on ravive ne guérissent jamais. Je ne puis rien faire pour vous que vous plaindre, pauvre âme souffrante ! Tout ce que je vous dirais, vous le savez; tous les conseils que je vous donnerais, on vous les donne.
Mais pourquoi n'êtes-vous pas plus obéissante et n'essayez-vous pas ? J'ai vu des personnes dans un état déplorable finir par se trouver mieux à force de recevoir du monde, d'entendre de la musique, d'aller au théâtre, etc. Venez donc un hiver à Paris et prenez avec vous une jeune fille gaie qui vous mènera partout. Le spectacle de la gaieté rend heureux quand on a le coeur bon. Faites l'éducation d'un enfant intelligent, vous vous amuserez à voir son esprit se développer. Pendant que vous étiez dans vos souffrances, j'étais dans les miennes; j'ai été physiquement malade le mois dernier, par suite d'une longue irritation nerveuse due à des inquiétudes et tracas domestiques. Les difficultés de mon travail y avaient peut-être aussi contribué. J'écris un gros livre; il est lourd et il me pèse quelquefois.
Enfin, me voilà bientôt à moitié; j'ai presque écrit six chapitres ! Il m'en reste encore sept. Vous voyez que j'ai encore de la besogne. Une chose magnifique vient de paraître : la Légende des Siècles, de Hugo. Jamais ce colossal poète n'avait été si haut. Vous qui aimez l'idéal et qui le sentez, je vous recommande les histoires de chevalerie qui sont dans le premier volume. Quel enthousiasme, quelle force et quel langage ! Il est désespérant d'écrire après un pareil homme. Lisez et gorgez-vous de cela, car c'est beau et sain. Je suis sûr que le public va rester indifférent à cette collection de chefs-d'oeuvre ! Son niveau moral est tellement bas, maintenant ! On pense au caoutchouc durci, aux chemins de fer, aux expositions, etc., à toutes les choses du pot-au-feu et du bien-être; mais la poésie, l'idéal, l'Art, les grands élans et les nobles discours, allons donc !
A propos de choses élevées, lisez donc les travaux de Renan1. Que dites-vous de tous les mandements des évêques à propos de l'Italie ? Comme c'est triste ! II est immonde, ce clergé qui défend et bénit toutes les tyrannies, jette l'anathème2 à la liberté, n'a d'encens que pour le pouvoir et se vautre bassement devant la chose reçue; quand même, toutes ces soutanes qui se cousent au drap du trône me font horreur !
Avez-vous lu la Question romaine, d'Edmond About ? Cela est très spirituel et très vrai pour quiconque a vu l'Italie; on ne peut faire à ce livre aucune objection sérieuse, et néanmoins ce n'était pas là ce qu'il fallait dire. La question devait être prise de plus haut; cela manque de maîtrise. - II me semble que tout craque sur la terre depuis la Chine jusqu'à Rome. - Le musulmanisme, qui va mourir aussi, se convulsionne. Nous verrons de grandes choses. J'ai peur qu'elles ne soient funèbres.
Adieu, je vous serre les mains bien affectueusement.
Le verre de votre portrait accroché dans ma chambre, sur une porte, s'est fêlé ces jours-ci. J'ai de ces superstitions. Vous est-il arrivé quelque malheur ?
1. Penseur et écrivain contemporain de Flaubert
2. Condamne.
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Gustave FLAUBERT, Lettre à Jeanne de Tourbey, Croisset, 8 octobre 1859.
[Jeanne de Tourbey fut célèbre pour ses relations mondaines et amoureuses sous le Second Empire].
[Croisset,] samedi 8 [octobre 1859].
C'est moi ! M'avez-vous oublié ? Rassurez-moi bien vite en me disant que non, n'est-ce pas ? Je n'ai rien à vous conter si ce n'est que je m'ennuie de vous démesurément. Voilà ! et que je songe à votre adorable personne avec toutes sortes de mélancolies profondes. Qu'êtes-vous devenue cet été ? Avez-vous été aux bains de mer, etc., etc.? Êtes-vous maintenant revenue de Neuilly ? Est-ce dans le boudoir de la rue de Vendôme que se retrouvent vos grâces de panthère et votre esprit de démon ? Comme je rêve souvent à tout cela ! Je vous suis, de la pensée, allant et venant partout, glissant sur vos tapis, vous asseyant mollement sur les fauteuils, avec des poses exquises !
Mais une ombre obscurcit ce tableau..., à savoir la quantité de messieurs qui vous entourent (braves garçons du reste). Il m'est impossible de penser à vous, sans voir en même temps des basques d'habits noirs à vos pieds. Il me semble que vous marchez sur des moustaches comme une Vénus indienne sur des fleurs. Triste jardin !
Et les leçons de musique ? Faisons-nous des progrès ? Et les promenades à cheval ? A-t-on toujours cette petite cravache dont on cingle les gens ? Comme si vous aviez besoin de cela pour les faire souffrir ! Quant à votre serviteur indigne, il a été le mois dernier assez malade, par suite d'ennuis dont je vous épargne le détail. J'ai travaillé. Je n'ai pas bougé de chez moi. J'ai regardé les clairs de lune, la nuit, je me suis baigné dans la rivière quand il faisait chaud, j'ai pendant quatre mois supporté la compagnie de bourgeois et surtout de bourgeoises dont ma maison était pleine - et, il y a aujourd'hui trois semaines, j'ai failli passer sous une locomotive ! Oui, j'ai manqué être écrasé comme un chien ! Hélas ! aucune "amante" ne serait venue sur "ma tombe isolée" et le "pâtre de la vallée1", etc.
Dans deux mois, j'espère vous revoir, revenir me mettre à vos genoux, et causer comme les autres hivers de philosophie sentimentale, tout en regardant vos yeux qui rient si franchement et qui pensent si fort.
Je me précipite sous la semelle de vos pantoufles, et, tout en les baisant, je répète que je suis tout à vous.
Amitiés de ma part à Fournier, si ça ne vous dérange pas...
1. allusions à la poésie de Lamartine.
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Gustave Flaubert, Madame Bovary, première partie, chapitre III. (Tête à tête amoureux )
Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma ; les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur.
Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord, versa à peine dans l'autre et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire ; et la tête en arrière, les lèvres, avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre.
Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton blanc où elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baissé ; elle ne parlait pas. Charles non plus. L'air, passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner, et il entendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d'une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des grands chenets.
Elle se plaignait d'éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on était si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l'été ; et, selon ce qu'elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou, se couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même - tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant.
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Gustave Flaubert, Madame Bovary, première partie, chapitre III. (La demande en mariage)
Lorsqu'il s'aperçut donc que Charles avait les pommettes rouges près de sa fille, ce qui signifiait qu'un de ces jours on la lui demanderait en mariage, il rumina d'avance toute l'affaire. Il le trouvait bien un peu gringalet, et ce n'était pas là un gendre comme il l'eût souhaité ; mais on le disait de bonne conduite, économe, fort instruit, et sans doute qu'il ne chicanerait pas trop sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé de vendre vingt-deux acres de son bien, qu'il devait beaucoup au maçon, beaucoup au bourrelier, que l'arbre du pressoir était à remettre :
- S'il me la demande, se dit-il, je la lui donne.
À l'époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer trois jours aux Bertaux. La dernière journée s'était écoulée comme les précédentes, à reculer de quart d'heure en quart d'heure. Le père Rouault lui fit la conduite : ils marchaient dans un chemin creux, ils s'allaient quitter ; c'était le moment. Charles se donna jusqu'au coin de la haie, et enfin, quand on l'eut dépassée :
- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.
Ils s'arrêtèrent. Charles se taisait.
- Mais contez-moi votre histoire ! Est-ce que je ne sais pas tout ! dit le père Rouault, en riant doucement.
- Père Rouault... père Rouault, balbutia Charles. Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc ; je m'en vais retourner chez nous. Si c'est oui, entendez-moi bien, vous n'aurez pas besoin de revenir, à cause du monde, et, d'ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand l'auvent de la fenêtre contre le mur : vous pourrez le voir par-derrière, en vous penchant sur la haie.
Et il s'éloigna.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le sentier ; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre le mur, l'auvent s'étant rabattu, la cliquette tremblait encore.
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Gustave Flaubert, Madame Bovary
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n'était pas belle, point assez pâle, peut-être, et un peu sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu'elle avait de beau, c'étaient les yeux : quoiqu'ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide. [...]
Mademoiselle Rouault ne s'amusait guère à la campagne, maintenant surtout qu'elle était chargée presque à elle seule des soins de la ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu'elle avait coutume de mordiller à ses moments de silence.
Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua pour la première fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle portait, comme un homme, passé entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d'écaille.
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Gustave Flaubert, Madame Bovary, II, 9
D'abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l'étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.
Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait : " J'ai un amant ! un amant ! " se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. D'ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble.
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EMMA BOVARY
Déçue par sa vie conjugale avec Charles, Emma Bovary cherche à réaliser ses rêves avec Rodolphe, son amant, qu'elle tente de persuader de s'enfuir, avec elle. Allongée auprès de son mari endormi, elle est ailleurs.
Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'être endormie; et, tandis qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d'autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus.Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramides au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C'est là qu'ils s'arrêteraient pour vivre : ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils contempleraient. Cependant, sur l'immensité de cet avenir qu'elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots; et cela se balançait à l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil.l Mais l'enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.
Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, 1857
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Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de semaines lui restaient pour arriver au mois d'octobre. Mais tout septembre s'écoula sans lettres ni visites. Après l'ennui de cette déception, son cœur, de nouveau, resta vide, et alors la série des mêmes journées commença. Elles allaient donc maintenant se suivre à la file, toujours pareilles, innombrables, et n'apportant rien ! Dieu l'avait voulu ! L'avenir était un corridor noir et qui avait au fond sa porte bien fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? Qui l'entendrait ? Puisqu'elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manche courte, sur un piano, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches, sentir comme une brise, circuler autour d'elle un murmure d'extase, ce n'était pas la peine de s'ennuyer à étudier. Elle laissa dans l'armoire ses cartons à dessins. A quoi bon ? A quoi bon ? " J'ai tout lu ", se disait-elle. Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regarder la pluie tomber.
Comme elle était triste, le dimanche, quand on sonnait les vêpres ! Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombant son dos aux rayons du soleil. Au loin, parfois, un chien hurlait, et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.
Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, (1857 )
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( Charles Bovary, officier de santé, rentre souvent tard le soir. Il trouve sa femme et sa fille endormies. )
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant, chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? Alors, il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d’épargne ; ensuite, il achèterait des actions, quelque part, n’importe où ; d’ailleurs la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprît le piano. Ah ! qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elles s’occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.
Gustave FLAUBERT , Madame Bovary, 1857
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La journée fut longue le lendemain du bal. Comme le bal lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le bal d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes.
Au fond de son âme, elle attendait un événement. Comme les marins en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l’horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, ce vent qui le pousserait jusqu’à elle, vers quel rivage il la mènerait, s’il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts. Mais, chaque matin, à son réveil, elle l’espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s’étonnait qu’il ne vint pas ; puis au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain…
Est-ce que cette misère durerait toujours ? Est-ce qu’elle n’en sortirait pas ? Elle valait bien, cependant, toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu au bal des invitées qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes. Elle s’appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs.
Gustave FLAUBERT, Madame Bovary
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Gustave Flaubert, Madame Bovary, Partie I, 9.
Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s’agitait en ce tumulte y était cependant divisée par parties, classée en tableaux distincts. Emma n’en apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et représentaient à eux seuls l’humanité complète. Le monde des ambassadeurs marchait sur des parquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour de tables ovales couvertes d’un tapis de velours à crépines d’or. Il y avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. Venait ensuite la société des duchesses ; on y était pâle ; on se levait à quatre heures ; les femmes, pauvres anges ! portaient du point d’Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer à Bade la saison d’été, et, vers la quarantaine enfin, épousaient des héritières. Dans les cabinets de restaurant où l’on soupe après minuit riait, à la clarté des bougies, la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime.
Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pas. Plus les choses, d’ailleurs, étaient voisines, plus sa pensée s’en détournait. Tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l’amour, comme aux plantes indiennes, des terrains préparés, une température particulière ? Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu’on abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d’un boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade, ni du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la livrée.
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Albert GLATIGNY (1839-1873) (Recueil : Les Vignes folles) - Les bohémiens
À Gustave de Coutouly.
Vous dont les rêves sont les miens,
Vers quelle terre plus clémente,
Par la pluie et par la tourmente,
Marchez-vous, doux Bohémiens ?
Hélas ! dans vos froides prunelles
Où donc le rayon de soleil ?
Qui vous chantera le réveil
Des espérances éternelles ?
Le pas grave, le front courbé,
A travers la grande nature
Allez, ô voix de l'Aventure !
Votre diadème est tombé !
Pour vous, jusqu'à la source claire
Que Juillet tarira demain,
Jusqu'à la mousse du chemin,
Tout se montre plein de colère.
On ne voit plus sur les coteaux,
Au milieu des vignes fleuries,
Se dérouler les draperies
Lumineuses de vos manteaux !
L'ennui profond, l'ennui sans bornes,
Vous guide, ô mes frères errants !
Et les cieux les plus transparents
Semblent sur vous devenir mornes.
Quelquefois, par les tendres soirs,
Lorsque la nuit paisible tombe,
Vous voyez sortir de la tombe
Les spectres vains de vos espoirs.
Et la Bohème poétique,
Par qui nous nous émerveillons,
Avec ses radieux haillons
Surgit, vivante et fantastique.
Et, dans un rapide galop,
Vous voyez tournoyer la ronde
Du peuple noblement immonde
Que nous légua le grand Callot.
Ainsi, dans ma noire tristesse,
Je revois, joyeux et charmants,
Passer tous les enivrements
De qui mon âme fut l'hôtesse ;
Les poèmes inachevés,
Les chansons aux rimes hautaines,
Les haltes au bord des fontaines,
Les chants et les bonheurs rêvés ;
Tout prend une voix et m'invite
A recommencer le chemin,
Tout me paraît tendre la main...
Mais la vision passe vite.
Et, par les temps mauvais ou bons,
Je reprends, sans nulle pensée,
Ma route, la tête baissée,
Pareil à mes chers vagabonds !
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José-Maria de HEREDIA (1842-1905) (Recueil : Les Trophées) - Jason et Médée
A Gustave Moreau.
En un calme enchanté, sous l'ample frondaison
De la forêt, berceau des antiques alarmes,
Une aube merveilleuse avivait de ses larmes,
Autour d'eux, une étrange et riche floraison.
Par l'air magique où flotte un parfum de poison,
Sa parole semait la puissance des charmes ;
Le Héros la suivait et sur ses belles armes
Secouait les éclairs de l'illustre Toison.
Illuminant les bois d'un vol de pierreries,
De grands oiseaux passaient sous les voûtes fleuries,
Et dans les lacs d'argent pleuvait l'azur des cieux.
L'Amour leur souriait, mais la fatale Epouse
Emportait avec elle et sa fureur jalouse
Et les philtres d'Asie et son père et les Dieux.
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Jean LORRAIN (1855-1906) (Recueil : L'ombre ardente) - La Chimère
Pour Gustave Moreau.
La Chimère indomptable aux yeux profonds et bleus,
Abîmes rayonnants dans un visage d'homme,
Des lointaines Memphis aux Babels qu'on renomme,
Droite, appuie au Zénith ses quatre pieds en feux.
Son poitrail qui se cabre et ses jarrets nerveux
Emportent par le gouffre, où l'air siffle et s'enflamme,
Lascif et douloureux, un souple corps de femme
Nue et flottant dans l'ombre entre ses lourds cheveux.
Les crins d'or de la bête et la toison d'aurore
De la femme en extase, embrasant l'air sonore,
Font une aube de gloire au fond du ciel obscur.
Le vertige les tord et, dardant sa prunelle,
Les bras autour du cou du monstre aux yeux d'azur,
S'enfonce dans la nuit la Rêveuse éternelle.
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