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Sujet : Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

Extrait étudié : Victor Hugo, Les Misérables, 1862. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. - Jésus ! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez Fantine ? - Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente. En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons1 qui brillaient sur la table. - Ah, Jésus Dieu ! dit Marguerite. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? - Je les ai eus, répondit Fantine. En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, et elle avait un trou noir dans la bouche. Les deux dents étaient arrachées. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil2. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette n'était pas malade. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule3 du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit ; un de ces galetas4 dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un petit rosier qu'elle avait s'était desséché dans un coin, oublié. Dans l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. A mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset5, vieux et usé, avec des morceaux de calicot6 qui se déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait7, lui faisaient « des scènes », et ne lui laissaient aucun repos. Elle les trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très brillants et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément le père Madeleine8, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu coquine ? Que voulait-on d'elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite; sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait. - Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état9 à gagner cent sous par jour ? - Allons ! dit-elle, vendons le reste. L'infortunée se fit fille publique10. 1.deux napoléons : pièces d'or. 2. Montfermeil : village où habitent les Thénardier avec Cosette. 3. cellule ; petite chambre. 4. galetas : logement misérable et sordide sous les toits. 5. corset : gaine lacée en tissu résistant, qui serre la taille et le ventre des femmes. 6. calicot : toile de coton assez grossière. 7. devait : devait de l'argent 8. père Madeleine : monsieur Madeleine, riche industriel, ancien employeur de Fantine qu'elle rend, à tort, responsable de la perte de son emploi précédent. 9. état : métier. 10. fille publique : prostituée.
Extrait du commentaires :

Dans ce roman historique et social, Victor Hugo, grande figure littéraire et politique du XIXème siècle rassemble ses idéaux et dénonce les injustices de la misère. Ce grand texte sera décrit par l’écrivain lui-même comme étant le plus important de son œuvre. Dans cet extrait l’auteur montre de la façon la plus sobre et la plus émouvante qui soit le sacrifice d’une mère qui en arrive à se vendre pour son enfant. Nous étudierons dans un premier temps la dimension sociale de cet extrait, puis nous verrons comment l’écriture réaliste parvient à rendre la déchéance de Fantine émouvante.

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