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Sujet : Marivaux, Le Paysan parvenu (1734 - 1735)

Extrait étudié : Marivaux, Le Paysan parvenu (1734 - 1735) Je fus de retour à la maison au moment qu'on allait se mettre à table. Malepeste, le succulent petit dîner ! Voilà ce qu'on appelle du potage, sans parler d'un petit plat de rôt d'une finesse, d'une cuisson si parfaite...Il fallait avoir l'âme bien à l'épreuve du plaisir que peuvent donner les bons morceaux, pour ne pas donner dans le péché de friandise en mangeant de ce rôt-là, et puis de ce ragoût, car il y en avait un d'une délicatesse d'assaisonnement que je n'ai jamais rencontré ailleurs. Nos dames ne mangeaient point de bouilli, il ne faisait que paraître sur la table, et puis on l'ôtait pour le donner aux pauvres. Catherine à son tour s'en passait, disait-elle, par charité pour eux, et je consentis sur-le-champ à devenir aussi charitable qu'elle. Rien n'est tel que le bon exemple... Je ne sais pas au reste comment nos deux soeurs faisaient en mangeant, mais assurément c'était jouer aux gobelets que de manger ainsi. Jamais elles n'avaient d'appétit ; du moins on ne voyait point celui qu'elles avaient ; il escamotait les morceaux ; ils disparaissaient sans qu'il parût presque y toucher. On voyait ces dames se servir négligemment de leurs fourchettes, à peine avaient-elles la force d'ouvrir la bouche ; elles jetaient des regards indifférents sur ce bon vivre : Je n'ai point de goût aujourd'hui. Ni moi non plus. Je trouve tout fade. Et moi trop salé. Ces discours-là me jetaient de la poudre aux yeux, de manière que je croyais voir les créatures les plus dégoûtées du monde, et cependant le résultat de tout cela était que les plats se trouvaient si considérablement diminués quand on desservait, que je ne savais les premiers jours comment ajuster tout cela. Mais je vis à la fin de quoi j'avais été les premiers jours dupe. C'était de ces airs de dégoût, que marquaient nos maîtresses, et qui m'avaient caché la sourde activité de laurs dents. Le plus plaisant, c'est qu'elles s'imaginaient elles-mêmes être de très petites et de très sobres mangeuses ; et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent gourmandes, qu'il faut se nourrir pour vivre, et non pas vivre pour manger ; que malgré cette maxime raisonnable et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient trouvé le secret de le laisser faire, sans tremper dans sa gloutonnerie ; et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les viandes, c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient, qu'elles se persuadaient être sobres en se conservant le plaisir de ne pas l'être ; c'était à la faveur de cette singerie, que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance. Il faut avouer que le diable est bien fin, mais aussi que nous sommes bien sots ! Le dessert fut à l'avenant du repas : confitures sèches et liquides, et sur le tout de petites liqueurs, pour aider à faire la digestion, et pour ravigoter ce goût si mortifié. Après quoi, Melle Habert l'aînée disait à la cadette : Allons, ma soeur, remercions Dieu. Cela est bien juste, répondait l'autre avec une plénitude de reconnaissance...; et puis les deux soeurs se levant de leurs sièges avec un recueillement qui était de la meilleure foi du monde, et qu'elles croyaient aussi méritoire que légitime, elles joignaient posément les mains pour faire une prière commune, où elles se répondaient par versets l'une à l'autre, avec des tons que le sentiment de leur bien-être rendait extrêmement pathétique.
Extrait du commentaires :

Le Paysan parvenu est un roman inachevé de Marivaux, écrit à la première personne – comme La Vie de Marianne, du même auteur -, dans lequel un jeune paysan, Jacob de La Vallée, pauvre mais spirituel, raconte son ascension progressive dans le monde, qu’il doit souvent à des femmes qui lui offrent leur protection. L’extrait à commenter se situe justement à un moment où Jacob est recueilli chez deux vieilles demoiselles, les demoiselles Habert, après avoir secouru l’une d’elles lors d’un malaise qu’elle a eu sur le Pont Neuf. Ces deux demoiselles, âgées de quarante et cinquante ans, sont deux dévotes vivant sous la coupe d’un dévot qui leur sert de directeur de conscience – Jacob finira par épouser la plus jeune des deux sœurs, non sans provoquer une réaction scandalisée de l’aînée.
Ces deux personnages féminins donnent au narrateur – et à Marivaux – l’occasion de dresser un portrait satirique, qui tient autant du comique pur que de la critique sociale, dans le cadre d’une scène de repas à première vue anodine. On pourra se rappeler avec profit en effet que Marivaux est par ailleurs un homme de théâtre, qui se plaît à châtier les mœurs humaines par le rire (« castigare ridendo mores », Molière). Le même type de procédé est à l’œuvre dans cet extrait romanesque : le portrait comique des deux sœurs à table recèle un portrait moral : les techniques romanesques de Marivaux empruntent donc au registre satirique.
Le texte peut se diviser en deux parties : dans la première, qui va du début à « que je ne savais les premiers jours comment ajuster tout cela. », le narrateur décrit la manière de manger des deux sœurs, se livrant à une satire de surface qui n’apparaît que comique au lecteur ; dans la seconde partie, de « Mais je vis à la fin de quoi j'avais été les premiers jours dupe. » à la fin du texte – entre ces deux parties, il y a une ellipse temporelle, Jacob ayant passé beaucoup plus de temps avec les demoiselles -, ce qui éveillait au départ la surprise amusée du narrateur trouve, par lui, son explication : c’est alors qu’un portrait satirique moral des deux sœurs devient possible, et ce qui ne se présentait au départ que comme une description amusée de personnages se révèle finalement être un portrait au vitriol au service d’une critique de mœurs.

Marivaux, Le Paysan parvenu (1734 - 1735) Corrigé directement accessible

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