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Sujet : Albert SAMAIN (1858-1900) (Recueil : Le chariot d'or) - Elégie

Extrait étudié : Albert SAMAIN (1858-1900) (Recueil : Le chariot d'or) - Elégie

C'était un soir de grâce et de mansuétude
Où l'amour sur les yeux baise la solitude.
Dans l'ombre, une idéale haleine de printemps
Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants.
De jardins en jardins ici la ville bleue
Au fond du crépuscule expirait en banlieue...
La pluie intermittente et tiède des beaux soirs
Avait légèrement mouillé les pavés noirs.
L'avenue était sombre, odorante, et déserte...
Les bras nus, et sa robe à la brise entr'ouverte,
La nuit pâle, en rêvant, respirait des lilas ;
Et la terre était douce et fondait sous les pas.
Jetant vers le voyage un appel symbolique,
Parfois un train lointain sifflait, mélancolique ;
Et des ombres passaient, lentes et parlant bas,
Pendant que les grands chiens pleuraient dans les villas.
Soudain d'un pavillon, qu'entourait le mystère,
J'entendis s'élever une voix solitaire
Qui vibrait dans le soir comme un beau violon ;
Et, me penchant un peu, dans un noble salon
Où flottait un passé d'Eloas et d'Elvires,
Je vis, à la lueur vacillante des cires,
Un visage de marbre avec de lourds bandeaux,
Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux.
Anxieux, j'écoutai : la voix ardente et sombre
S'en allait si blessée, et si triste dans l'ombre,
Oh ! Si divinement triste, que l'on eût dit
Une larme sur le visage de la nuit ! ...
Jamais rien n'atteindra, pour émouvoir notre âme,
Le charme surhumain de la voix d'une femme
Qui, sur l'ivoire pâle où flotte son bras nu,
Raconte au vent nocturne un amour inconnu...
Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède,
Larges gouttes d'amour tombant dans la nuit tiède,
Sanglots d'un coeur que rien ne peut plus contenir,
Et qui cède, chargé de trop de souvenir !
L'âme de l'inconnue expirait sur sa lèvre ;
Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés par la fièvre
Exagéraient encor sa hautaine pâleur ;
Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur
Exhalait toute, avec ses cordes épuisées,
L'infini de douceur qu'ont les choses brisées...

Je l'écoutais, mêlée à l'odeur des jardins,
Au grand silence ému de roulements lointains,
Aux diamants de l'ombre, aux brises moelleuses,
Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses,
Et je sentais, saisi d'un trouble grandissant,
Par degrés s'en aller vers elle, en frémissant,
Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées
De tendresse ineffable et de pitiés sacrées.
Ô toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui
Comme une essence d'or sur les pieds de la nuit,
Qui te dira jamais qu'à tes côtés, perdue,
Mon âme t'adorait pour ta plainte entendue,
Et, parmi l'ombre douce et les lilas en fleur,
Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton coeur.

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